Il est chef du Bloc et il bloque en bloc.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Sur Twitter, Yves-François Blanchet bloque en série. Il vous expurge de son compte à la moindre fausse note. Il ne s’en cache pas et ne s’en excuse pas davantage.

« Twitter est souvent un caniveau idéologique et partisan, m’écrit-il. Vous devriez voir les messages de ces gens. […] C’est d’une hostilité troublante. »

Alors, le chef bloquiste fait le ménage. Simple question d’hygiène mentale pour ce politicien-gazouilleur qui gère lui-même son propre compte.

Et pourquoi pas ? On connaît la toxicité des trolls anonymes qui traînent leur haine sur les réseaux sociaux. Personne n’a à supporter leurs insultes.

Sauf que M. Blanchet ne fait pas que fermer la trappe aux trolls. Il est plutôt enclin à bloquer ses abonnés à la moindre critique, constructive ou pas. Il bloque même… ses collègues parlementaires.

PHOTO SEAN KILPATRICK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Yves-François Blanchet, chef du Bloc québécois

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Depuis quelques jours, le chef bloquiste se fait plus que jamais bloqueur en chef. Des dizaines d’internautes ont été bannis de son compte après avoir critiqué ses insinuations douteuses à propos du nouveau ministre des Transports, Omar Alghabra.

Parmi les victimes de la purge, le député libéral de Hull-Aylmer, Greg Fergus, ainsi que la députée autochtone Leah Gazan, étoile montante du Nouveau Parti démocratique. « Je suis fière de faire partie du club des bloqués ! », s’est-elle exclamée sur Twitter.

Les deux élus se sont joints à leur collègue néo-démocrate Matthew Green, bloqué à l’automne, ainsi qu’aux députés conservateurs Luc Berthold et Alain Rayes, bloqués quelques mois plus tôt.

Yves-François Blanchet refuse de dévoiler combien d’usagers Twitter sont inscrits sur sa liste noire. « Il y a peu d’élus toutefois auxquels j’ai restreint mon accès pour le moment. »

Il explique avoir voulu s’éloigner des « agressions orchestrées » par ses adversaires politiques. « Les libéraux et le NPD ont déployé une campagne vérifiable et haineuse à laquelle je n’ai aucune raison de m’exposer. »

Autrement dit, les critiques qui déferlent sur Twitter en lien avec l’affaire Alghabra auraient peu à voir avec de la franche indignation, ni même avec la joute politique habituelle. Elles seraient plutôt le fruit d’une campagne « haineuse » orchestrée contre le chef bloquiste…

L’explication est commode. Trop, sans doute.

En outre, la stratégie de M. Blanchet n’est pas sans risques. Il aurait tout avantage à contribuer au débat politique plutôt qu’à tenter de l’étouffer en bloquant les élus qui l’interpellent sur Twitter.

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Il n’y a pas que des élus. Yves-François Blanchet bloque sans discrimination. Des fédéralistes et des indépendantistes. Des gens de droite et des gens de gauche. Des anglophones et des francophones.

Des quidams, aussi. Comme Marie Bernatchez, qui se décrit comme une « Québécoise de souche, indépendantiste de centre gauche, pro-laïcité ».

Elle a été bloquée dans la foulée de la terrible « affaire » Bonjour-Ho, pour avoir commenté la pub de Noël du Bloc par ces trois mots : « Gros fail gang ! »

Trois petits mots. C’est tout.

Aux dernières élections, Marie Bernatchez a voté pour le Bloc québécois.

Aux prochaines ? Elle en a moins envie, tout d’un coup.

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L’épiderme sensible de M. Blanchet risque d’échauder des électeurs comme Mme Bernatchez. En matière de stratégie politique, on a déjà vu mieux.

L’autre danger, c’est que le chef bloquiste s’enferme dans une bulle idéologique. Il pourrait finir par n’entendre que ses partisans, dans une espèce de chambre d’écho.

Mais la tendance de M. Blanchet à biffer ses critiques de son espace virtuel soulève un enjeu encore plus large. Un enjeu de liberté d’expression.

Yves-François Blanchet n’est pas d’accord. « Les réseaux sont un salon virtuel où on accueille qui on veut, ou pas, et réciproquement. Pas un lieu de reddition de comptes. »

Il refuse de s’infliger la lecture des attaques dirigées contre lui sur Twitter. « Ça ne restreint en rien la liberté des gens d’écrire ce qu’ils veulent à mon sujet. »

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Le problème, c’est qu’Yves-François Blanchet n’est pas monsieur Tout-le-Monde ; c’est un élu, le chef d’un parti fédéral. Il se sert de son compte pour faire des annonces politiques.

En 2018, le maire d’Ottawa, Jim Watson, a été poursuivi par des abonnés bloqués sur Twitter. Il a fini par concéder que son compte était public et a débloqué tout le monde.

Aux États-Unis, trois juges d’une cour d’appel ont confirmé en 2019 que Donald Trump ne pouvait pas bloquer ses critiques sur Twitter. En vertu du premier amendement, l’ancien président brimait leur liberté d’expression.

Bien sûr, nous ne sommes pas aux États-Unis. M. Blanchet n’est pas chef d’État. Mais un tribunal canadien pourrait conclure à une violation du droit à la liberté d’expression garantie par la Charte, soulignait mardi Richard Moon, professeur de droit à l’Université de Windsor, à La Presse Canadienne.

> LISEZ l’article de La Presse Canadienne (en anglais)

C’est que les réseaux sociaux sont devenus des places publiques. Les politiciens s’y tournent en masse pour interagir avec leurs concitoyens. C’est là que ces derniers peuvent espérer se faire entendre de leurs élus.

Selon le prof Moon, les politiciens ne peuvent pas décider d’exclure des citoyens de ces forums, de façon arbitraire, simplement parce qu’ils ne partagent pas leurs opinions.

Sur Twitter, M. Blanchet a balayé ces « arguments farfelus et antagonistes » du revers de la main. Il s’en est pris à l’article et à CTV, qui l’a diffusé, soulignant que « le droit d’écœurer est garanti… contre les souverainistes ».

Il n’a pas eu beaucoup d’abonnés pour le contredire.