Guylaine Houle n’est pas allée dans le Sud pendant les Fêtes. Elle n’y tenait pas, remarquez. Mais même si elle l’avait voulu, elle n’aurait pas pu aller se prélasser sur une plage de Miami.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

C’est que son neurochirurgien l’a prévenue : « Il ne faut pas que tu ailles aux États-Unis, ça peut te coûter très cher ! » À cause de son méningiome, lui a-t-il expliqué, elle risque de faire une crise d’épilepsie à tout moment.

Alors, Guylaine Houle reste chez elle.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Guylaine Houle a un méningiome au cerveau. Son opération, prévue le 17 mars, a été reportée à cause de la COVID-19. Depuis, elle vit dans l’angoisse.

Un crabe dans la tête. Et la peur au ventre.

Le diagnostic est tombé à la fin de 2019. Elle devait passer sur la table d’opération le 17 mars. Une affaire de huit heures, peut-être plus, pour extraire le crabe. La tumeur est fort probablement bénigne, mais quand même… « On ne sait pas tant qu’on n’a pas ouvert. »

Et on ne sait pas, mais alors pas du tout, quand on ouvrira.

L’opération a été annulée au tout début de la première vague. Depuis, Guylaine Houle, 57 ans, n’en finit plus d’attendre. Sa vie en suspens.

« Le dernier examen, en décembre, a montré que la masse s’était encore rapprochée de mon nerf optique. C’est angoissant. Je n’ai pas le goût de perdre la vue. »

Et surtout pas de perdre la vie.

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Jeudi, à Radio-Canada, le DRafik Ghali a posé une question que personne n’ose poser depuis le début de cette pandémie. Une question qui tue.

Une vie en vaut-elle plus qu’une autre ?

On a toujours répondu non au Québec. On s’est toujours dit que dans notre système de santé universel, on a droit aux mêmes soins, qu’on soit vedette ou quidam, qu’on s’appelle Joe Bleau ou François Legault.

Mais voilà, ce système risque d’atteindre le point de rupture. D’où la question du DGhali, qu’il me répète en entrevue : « Une personne en CHSLD qui en a pour six mois, un an ou 18 mois de survie, qui souffre de la maladie d’Alzheimer et qui ne reconnaît plus ses enfants, doit-elle avoir priorité sur une femme de 50 ans atteinte d’un cancer du sein ? »

« Parce que c’est ça qu’on fait, actuellement. On ne le dit pas, mais c’est ça qu’on fait. »

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Rafik Ghali est chirurgien vasculaire à Maisonneuve-Rosemont. Il se dit « convaincu » que certains de ses patients vont mourir, dans un avenir plus ou moins rapproché, à cause du choix que l’on fait en ce moment.

Celui de traiter tous les malades de la COVID-19. Même ceux qui n’ont aucune chance de s’en tirer.

Il en a contre ce choix de soigner à tout prix, qui en implique un autre, en creux : celui de reporter des dizaines de milliers d’opérations aux calendes grecques.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Le Dr Rafik Ghali, chirurgien vasculaire à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont

De faire du délestage sauvage, comme on en a fait au mois de mars, comme on recommence à le faire maintenant, c’est de faire un choix… sans vraiment faire de choix.

Le Dr Rafik Ghali, chirurgien vasculaire à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont

Il y aura des morts. C’est inévitable. Combien ? On ne le saura que dans deux, trois ou cinq ans. Mais c’est déjà commencé. « Un collègue m’a dit qu’il avait vu un patient atteint d’un cancer guérissable pendant la première vague. Aujourd’hui, il le voit aux soins palliatifs… »

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Ma réponse à la question qui tue ? Franchement, je ne sais pas. J’ai beau rédiger une chronique d’opinion, je ne me sens ni les compétences ni l’autorité de trancher une question aussi grave. Une question de vie ou de mort.

J’ai appelé une bioéthicienne à mon secours. « C’est déchirant parce qu’il n’y a pas de bonne réponse, m’a répondu Vardit Ravitsky, professeure en bioéthique à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. Quoi qu’on fasse, c’est tragique. »

Refuser de traiter un patient qui exige de l’être – ou dont la famille exige qu’il le soit – serait « extrêmement problématique », ajoute-t-elle. D’autant plus si on lui refuse des soins sans même avoir fait son évaluation clinique à l’hôpital.

Cela dit, la Dre Ravitsky reconnaît que « le délestage va tuer aussi, sauf que ça va prendre beaucoup plus de temps que la COVID-19 ». Elle appelle ça un « triage caché ».

« Si j’ai un cancer du sein et que je ne suis pas opérée à temps, on trie contre moi. Ce n’est pas aussi dramatique que la mort d’ici deux jours si je n’ai pas accès à un respirateur aux soins intensifs, mais ça peut raccourcir ma vie. »

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Au cabinet du ministre de la Santé, Christian Dubé, on admet que le délestage est « une décision difficile » et que « nous en paierons certainement le prix pour plusieurs mois, voire les années à venir ».

« Toutefois, nous n’avons pas le choix de procéder ainsi. C’est une décision crève-cœur, mais nécessaire pour permettre à nos hôpitaux de soigner de plus en plus de patients COVID. »

Pas question de revoir la politique, donc. « Nous allons continuer d’offrir tous les soins et services aux personnes vulnérables qui sont atteints de la COVID-19. »

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« On fait mal le débat », se désole le DDavid Lussier, de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal. Depuis des jours, on parle de sacrifier des patients, de « tuer » les plus faibles pour sauver les plus forts.

En réalité, ça ne se passera pas comme ça, croit-il, si on en arrive au point de rupture.

Soyons clairs : malgré les « cris du cœur » entendus ces derniers jours, on n’en est pas là. On n’en est pas à choisir entre la vie de deux patients parce qu’il ne reste qu’un seul lit aux soins intensifs.

Pas encore, du moins.

Et si par malheur on en arrive-là, ce sera moins dramatique qu’on le laisse entendre, dit le DLussier.

Déjà, la très grande majorité des résidants en CHSLD et leurs proches refusent un transfert aux soins intensifs quand on leur explique bien les conséquences de l’intubation et de la réanimation, explique-t-il.

Les statistiques le confirment : depuis le début de la pandémie, 40 % des morts de la COVID-19 vivaient en CHSLD ; les trois quarts d’entre eux se sont éteints à l’intérieur de ces établissements.

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Malgré tout, le DRafik Ghali affirme voir ces jours-ci beaucoup trop de patients hypothéqués aux soins intensifs, qu’ils proviennent des CHSLD ou d’ailleurs.

« Quand le réseau est à la limite, si tu admets cinq patients de plus sur un étage alors qu’ils ne devraient pas y être, c’est cinq chirurgies que tu ne peux pas faire. On est rendus là. »

Si ces patients ne devraient pas y être, précise-t-il encore, c’est parce qu’ils en sortiront les pieds devant. Aussi parce que ce n’est pas le meilleur endroit pour mourir.

« Il faut avoir vu les soins intensifs pour savoir à quel point c’est aliénant pour les patients et les familles. »

Trop de gens s’acharnent en vain, regrette-t-il. On veut repousser la mort, coûte que coûte. « C’est comme si on ne savait plus comment mourir au Québec. »

Comme si les proches ne savaient plus dire adieu. « Souvent, les enfants sont plus attachés à leurs parents que leurs parents sont attachés à la vie… »

Sa propre mère est morte en CHSLD. Pas de la COVID-19. Enfin, un peu, quand même. Avec les restrictions sanitaires, elle s’est retrouvée isolée. Son état s’est détérioré. Il n’a jamais été question de la transférer à l’hôpital. Elle s’est éteinte en septembre, entourée de ses proches.

« Elle est partie soulagée, confortable. »

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Certes, le débat sur les soins de fin de vie a été escamoté depuis trop longtemps au Québec, admet le DLussier. Il faudra bien le faire, un jour. Après la crise.

En attendant, on n’a pas le choix de soigner les malades de la COVID-19 qui affluent jour après jour dans les hôpitaux – aux soins intensifs ou ailleurs. Et il faut bien des médecins et des infirmières pour s’en occuper. « La seule autre option, c’est de les laisser chez eux et de faire le tour des rues une fois par semaine pour ramasser les corps… »

Pour limiter les dommages du délestage, il n’y a qu’une seule chose à faire, conclut le gériatre : cesser d’engorger les hôpitaux en propageant ce foutu virus.

C’est la seule façon de permettre à Guylaine Houle de se débarrasser de son crabe.