On a un bel hiver.

Publié le 17 janv. 2021
Patrick Lagacé
Patrick Lagacé La Presse

Pas trop neigeux, pas trop froid. Je sais pas pour vous, mais c’est pas la neige qui me tue à petit feu, personnellement, c’est le froid. Le grand froid, le - 27 montréalais humide qui transperce ton fémur, 514-sur-Oïmiakon…

Samedi, au lever, c’était déjà magnifique, les gros flocons – je ne parle pas du nouveau logo de notre club de soccer – tombaient paresseusement et j’ai deviné, par la fenêtre, que la neige serait lourde. Je suis allé pelleter, et en effet, c’était lourd, lourd mais pas trop, neige légèrement gorgée d’eau.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

« Samedi, au lever, c’était déjà magnifique, les gros flocons – je ne parle pas du nouveau logo de notre club de soccer – tombaient paresseusement et j’ai deviné, par la fenêtre, que la neige serait lourde », écrit notre chroniqueur.

Après cinq minutes, je crevais, j’ai enlevé la pelure de polar. J’ai tracé un chemin du parking à la porte. Le pommetier semblait avoir été recouvert de coton. En charriant la neige, ma tuque frôlait les branches de l’amélanchier ployant sous le poids de la neige.

Dans la ruelle, le bruit des enfants qui courent derrière leurs parents. Dans la ruelle, le monde qui se salue. Il me semble que les humains se saluent plus pendant les tempêtes de neige et la ruelle ne fait pas exception…

J’avais des courses à faire, je suivais une déneigeuse sur Saint-Grégoire. J’ai appelé mon ami, appelons-le le Dude. À ma gauche, le parc était plein : coureurs, skieurs, marcheurs avec chien, marcheurs avec enfants dans le traîneau, on me signale même un concours de bonshommes de neige…

« C’tu beau par chez vous ? m’a demandé le Dude

— Tellement.

— Les branches des arbres doivent plier sous la neige ?

— Mets-en. Je frôlais les branches de l’amélanchier avec ma tuque, tantôt.

— J’suis allé marcher tantôt, c’était beau… »

J’étais en quête d’une bouteille de vin que je ne trouve plus nulle part et qui, selon mes recherches – j’avais fait mes recherches, je faisais mes propres recherches avant que ce ne soit à la mode –, était peut-être sur les rayons d’un restaurant de la rue Saint-Zotique Est…

Si vous l’ignoriez, une nouvelle drogue a fait son apparition à Montréal, je dirais vers le mois de mai passé. Il s’agit du vin nature non filtré : les accros sont prêts à toutes sortes de singeries pour s’en procurer, comme rouler dans des tempêtes de neige pour une simple bouteille. La pandémie a sorti ces vins des restos, la SAQ en vend très peu, la loi permet aux restos d’en vendre, belle soupape pour les importateurs…

Je me suis donc stationné dans un banc de neige sur Saint-Zotique devant le resto, drogué en recherche de sa dose, à la recherche d’une bouteille d’Il Rozzo, toujours en conversant avec le Dude (nous en étions rendus au point NFL de l’ordre du jour).

« Le dernier match de LDT, ça s’est mal passé, il a de quoi à prouv…

— Attends, Dude, attends… »

Je marchais dans la neige, cherchant le resto, je n’avais que l’adresse.

Un resto… Je n’ai pas reconnu l’alphabet… Sri-lankais ?

Toujours est-il que quand j’ai poussé la porte du Pumpui, j’ai tout de suite vu les bouteilles sur les rayons…

Mais pas d’Il Rozzo.

Une employée m’a signalé un autre rayon plein de vins nature, mais toujours pas d’Il Rozzo, à ma courte déception. J’ai donc pris chaque bouteille pour en étudier le liquide à la lumière du jour, à la recherche du nectar parfait pendant que le Dude continuait de parler (il en était rendu au Protocole de triage des hôpitaux en temps de COVID-19…).

J’ai choisi un autre italien, le Belloti Rosso, avec un capuchon comme les bouteilles de Coke, ou, devrais-je plutôt dire, comme les bouteilles de Pinard et filles, l’Everest des vins nature québécois…

J’avais faim. Je ne reconnaissais rien sur le menu – c’était un resto thaï –, je mange quoi, madame ? Elle m’a recommandé le gaeng kie ow wan, un curry vert, attends, attends, Dude, je dois payer…

Je suis retourné dans l’hiver magnifique, une déneigeuse m’a laissé traverser Saint-Zotique. Ça roulait toujours aussi lentement, j’ai croisé un cycliste d’hiver qui faisait du vélo dans la neige, contrairement à moi qui roule sur le sec dans l’hiver. Un vrai (lui, pas moi).

Et j’ai vu une femme monter dans l’autobus avec ses skis de fond : Montréal, l’hiver, en une image…

Ma ruelle avait été déneigée. En sortant du char, je me suis dit que je venais d’acheter un vin italien dans un restaurant thaï au milieu d’une carte postale hivernale montréalaise et je me suis souvenu des paroles de Vigneault :

Dans la blanche cérémonie
Où la neige au vent se marie
Dans ce pays de poudrerie
Mon père a fait bâtir maison
Et je m’en vais être fidèle
À sa manière, à son modèle
La chambre d’amis sera telle
Qu’on viendra des autres saisons
Pour se bâtir à côté d’elle

Le chemin que j’avais déneigé pour me rendre à la mienne, ma maison, était désormais méconnaissable, un banc de neige. J’ai dû me pencher et marcher en petit bonhomme sous les branches de l’amélanchier, la bouteille de vin dans une main, le sac de gaeng kie ow wan dans l’autre…

De la neige est tombée dans mon cou.

Le curry goûtait le ciel, je l’ai mangé en regardant tomber la neige.