Dominique m’a écrit à la suite de ma chronique sur Jake Angeli, le pseudo chaman aux cornes de bison qui s’est infiltré dans le Capitole. Elle m’a dit qu’elle connaissait bien le phénomène des conspirationnistes, car son ancien conjoint en est devenu un sous ses yeux.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Dominique a rencontré Jean-Marc il y a une dizaine d’années. Les deux avaient eu des enfants d’une union précédente. Ils ont combiné tous ces éléments et ont formé une famille comme il en existe beaucoup de nos jours.

« Au début, ça allait bien, dit Dominique. C’était agréable. Mais j’avais quand même remarqué qu’il avait du mal avec l’autorité. J’ai appris plus tard qu’il n’avait pas été un élève facile. J’ai aussi découvert qu’il avait déjà vendu de la drogue et qu’il consommait du cannabis tous les jours. »

PHOTO TED S. WARREN, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Le premier complot que l'ex-conjoint de Dominique a défendu bec et ongles a d’abord été le fameux Pizzagate, cette théorie poussée par le réseau QAnon.

À cette époque, Jean-Marc s’en remettait à des sources d’information fiables. « Il regardait Radio-Canada et CNN », ajoute Dominique.

Il y a environ trois ans, le couple a commencé à battre de l’aile. Dominique et Jean-Marc ont connu quelques périodes de séparation. Pendant l’une de ces coupures, un changement est survenu dans la vie de Jean-Marc.

Il a commencé à fréquenter les réseaux sociaux, affirme Dominique. C’est à partir de ce moment qu’il a commencé à adhérer à diverses théories du complot. On a repris notre relation pour un bout et il ne parlait que de ça.

Le premier complot que Jean-Marc a défendu bec et ongles a d’abord été le fameux Pizzagate, cette théorie qui a pris naissance au sujet de la pizzeria Comet Ping Pong, à Washington, pour en faire l’un des maillons d’un prétendu réseau de pédophiles dont les clients étaient des personnages puissants.

Des courriels de John Podesta, directeur de campagne d’Hillary Clinton, ont été interprétés par des complotistes comme des messages codés destinés à organiser des rencontres entre des pédophiles et des enfants. Pour les adeptes de ce complot, le terme cheese pizza, notamment, signifiait child pornography. Et ainsi de suite.

Pour mon ex, tous les présidents du monde entier étaient des pédophiles. Il n’y avait rien à faire pour tenter de le convaincre du contraire. Je finissais par lui dire que ça se pouvait, que tout se pouvait. Il me disait que je préférais danser sur le pont pendant que le navire coulait.

Dominique

D’autres théories se sont ajoutées, dont celle, évidemment, selon laquelle le virus de la COVID-19 est une énorme supercherie. Ces idées habitaient complètement Jean-Marc qui ne voulait parler que de cela avec son entourage. « Il n’avait qu’un seul sujet de conversation et c’était celui-là », dit Dominique. Celle-ci a alors décidé de mettre un terme définitif à leur relation.

Les choses se sont également gâtées avec les enfants de Jean-Marc, qui n’en pouvaient plus d’entendre leur père répéter sans cesse les mêmes choses. Ils ont d’abord conclu une entente avec lui : on ne parle plus de cela en leur présence. Mais ça n’a pas duré. Les enfants ont alors coupé totalement les ponts avec leur géniteur.

Dominique n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi et comment son ancien conjoint a pu basculer à ce point dans l’univers des complots. « Je me suis demandé si sa consommation de cannabis n’avait pas contribué à cette transformation. Mais comme deux autres personnes de mon entourage sont également devenues complotistes au cours des derniers mois, alors qu’elles ne consomment pas de drogue, je me suis dit que cela n’avait rien à voir. »

En effet, une collègue de travail de Dominique a aussi adhéré à diverses théories qui tendent à minimiser l’impact de la pandémie. « Elle a commencé par me dire au mois d’avril que l’influenza faisait plus de victimes que la COVID, raconte Dominique. Elle a ensuite affirmé que le virus avait été fabriqué dans un laboratoire. Quand j’ai vu ce qu’elle publiait sur les réseaux sociaux, j’ai pris mes distances. »

La présence de cette collègue à un cocktail virtuel organisé avant Noël est venue plomber l’atmosphère. « Certains se doutaient qu’elle était devenue antimasque, raconte Dominique. Vers la fin de notre 5 à 7 virtuel, la discussion a glissé sur la vaccination. C’est alors que la collègue nous a dit qu’elle était contre ça, qu’elle ne portait pas de masque, qu’elle voyait les membres de sa famille, qu’ils s’embrassaient et qu’elle ne croyait pas au virus. On avait tous la face longue. »

À cela s’ajoute un ami de Dominique qui lui a d’abord annoncé que Donald Trump était le « sauveur de l’humanité ». Cet homme était un ami cher de Dominique. Il ne l’est plus. « Il a adopté toute la panoplie des théories », dit-elle.

Jamais Dominique n’aurait pu imaginer, il y a quelques années, que ces personnes qu’elles connaissaient bien auraient pu traverser le miroir. Et tenir des discours aussi surréalistes qu’attristants.

Rien ne pouvait m’indiquer cela. C’est stupéfiant. Juste autour de moi, il y en a trois. C’est incroyable. Et ça, c’est ceux qui me le disent.

Dominique

La douleur de Dominique demeure le sentiment d’impuissance qu’on éprouve face à de tels dérapages. « On ne peut pas faire grand-chose. C’est triste… Dans le cas de mon ancien conjoint, les dommages sont énormes. »

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Le témoignage de Dominique rejoint parfaitement l’excellent reportage qui a été présenté dimanche dernier à l’émission Découverte. Des experts expliquaient d’un point de vue scientifique le fonctionnement du cerveau des complotistes.

Depuis des centaines d’années, l’être humain dispose d’une structure qui l’aide à se préparer à réagir à diverses menaces. Cela était très utile lorsque des tribus faisaient l’objet d’attaques.

Mais au cours des derniers millénaires, les sociétés ont beaucoup changé et le cerveau n’a pas su s’adapter aux nouvelles réalités. C’est ce que la psychologie évolutionniste appelle le « décalage ». Bref, le mécanisme de défense déclenché par le cerveau lors d’une apparence de danger fait voir à certains des complots là où il n’y en a pas.

La montée de la pandémie a suscité un flot d’informations contradictoires. Cela a insécurisé beaucoup de gens. On a voulu trouver des réponses et, surtout, des coupables. Et pour identifier cela, on a fait des liens avec diverses choses. Le problème, c’est que certains ont établi des liens qui ne devaient pas se faire.

Mais le complotiste tient à ces liens. C’est ce qui le conforte, le rassure. Quand quelqu’un s’oppose à un conspirationniste, certaines zones de son cerveau deviennent actives. Quand, au contraire, il trouve écho à ses théories auprès de quelqu’un, le cerveau le récompense en lui offrant de la dopamine.

Chaque être humain a au fond de lui un complotiste qui sommeille. Nous sommes tous disposés à devenir un conspirationniste, dit-on dans le reportage. Qu’est-ce qui fait alors que certains basculent et que d’autres résistent ? C’est notre capacité à surmonter les tendances naturelles du cerveau.

Bref, notre combat avec le conspirationnisme, boulet lourd et gênant de cette pandémie, est plus profond qu’on le pense. Et plus près de nous.