Dans la grisaille d’un hiver pandémique bien décidé à nous faire suer jusqu’à la fin, le jour même où le gouvernement nous rappelait que la situation est dramatique dans nos hôpitaux, la vie nous a fait un cadeau, lundi.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Oui, un cadeau, n’ayons pas peur des mots, les occasions de se réjouir sont si rares de nos jours. Les occasions de rire le sont également, et ce cadeau est un fou rire que la vie nous a envoyé à nous, Québécois.

Peut-être l’avez-vous raté…

Permettez que je joue au père Noël.

Sherbrooke, samedi soir. Il est 21 h. Rue King Est. Couvre-feu. Premier soir du couvre-feu.

Un couple déambule. Un homme, une femme.

Ils sont là, à l’extérieur de leur domicile, en toute illégalité. Ils le savent. Ils défient les règles. Ils défient, par leur seule présence dans l’espace public, la police, la police qui veille au grain, tous gyrophares allumés.

Et c’est ici que la vie, ou devrais-je dire la Vie, nous fait un cadeau : la femme tient l’homme en laisse.

Comme un chien.

Accostée par les policiers, la femme sort le seul sésame qui permette aux humains non essentiels d’être dehors entre 20 h et 5 h, ces jours-ci : elle dit qu’elle promène son chien…

Les policiers, fins limiers, hautement entraînés, ne se laissent pas berner : ils voient bien qu’au bout de la laisse de Madame se trouve un mammifère qui n’est pas un chien.

Ils remarquent la forme humaine, immanquable, même si Monsieur est littéralement à quatre pattes, même si la laisse est attachée autour de son cou.

Les policiers ont signifié au couple qu’il déambulait en toute illégalité, ils ont fait remarquer à Monsieur et à Madame que Monsieur n’est pas un chien, que seul un chien — un vrai — peut valoir une dérogation au couvre-feu, si on n’est pas travailleur essentiel.

On le sait, ont-ils répondu.

Ils ont envoyé promener les policiers.

Ils étaient, ont-ils expliqué en des mots moins polis, en dissidence. Monsieur et Madame ont copieusement insulté les policiers, l’équivalent humain du chien qui pisse sur une borne-fontaine.

Le couple a reçu une amende de 3000 $ — 1500 $ pour Madame, 1500 $ pour l’imitateur de Fido —, et je choisis d’en rire plutôt que d’en pleurer.

Le couple a promis de récidiver.

Moi aussi, j’ai envie de tomber en dissidence, remarquez. Pas à cause du couvre-feu. Enfin, un peu. Je me couche vers 22 h, je n’ai pas de mérite. À 20 h, je fais déjà des mots croisés en buvant ma tisane apaisante, dans ma robe de chambre beige…

Ce couvre-feu national, je sais qu’il relève du symbolique plus que du scientifique. Je trouve que le gouvernement l’a fort mal vendu, avec juste ce qu’il faut d’impatience pour ceux qui ne se rallient pas spontanément à cette mesure qui reste liberticide.

Interdiction de se déplacer entre 20 h et 5 h : ça fait lever un sourcil, on peut se poser une ou deux questions. On peut encore poser des questions, oui ?

Quand le député solidaire Gabriel Nadeau-Dubois a demandé des preuves scientifiques de l’efficacité des couvre-feux pour endiguer des virus — il y en a peu —, le chef de cabinet du PM, Martin Koskinen, lui a reproché de tomber dans les théories du complot…

Juste ça !

À ce compte-là, je suis le nouveau shaman de QAnon.

Un coup de sang, bien sûr, mais on me permettra de dire que le gouvernement devrait renouveler ses efforts de pédagogie : on sent moins d’enthousiasme chez bien des gens, qui ne sont pas forcément du genre à se déguiser en chien ou à croire à l’omnipotence de l’État Profond Mondial.

Tenez, moi aussi, j’ai parfois envie de tomber en dissidence. Pas sur le couvre-feu, mais sur les activités extérieures avec un ami, enfin, avec quelqu’un qui n’est pas dans notre bulle familiale. On ne peut pas, présentement, enfin, pas légalement, aller marcher avec un ami.

Ou courir avec un ami.

Parce que la pandémie.

C’est cinglé.

C’est cinglé parce que la science, là-dessus, sur les risques de propagation du virus lors d’activités extérieures, est rassurante : le risque est à peu près 20 fois moins élevé de contracter le coronavirus à l’extérieur. Le danger, c’est à l’intérieur. Le danger, c’est dans une pièce mal ventilée.

Mais dehors ? Dehors, il n’y a à peu près pas de risque de contracter le coronavirus. En avril, quand on le connaissait plutôt mal, je nous comprenais collectivement de changer de trottoir au moment de croiser un de nos semblables : on ne savait à peu près rien du SARS-CoV-2…

Là, on ne sait pas tout, mais on en sait plus. Et non, les rassemblements dans les parcs, les manifs dans les rues (pour de bonnes et pour de mauvaises causes), le jogging, la marche, rapide ou pas, le toboggan, le ski de fond : rien de tout cela n’est risqué.

Mais on met la marche avec un ami dans le même panier que changer des pansements dans un CHSLD. C’est con. C’est anti-science. Ça crée de la confusion.

Ça crée des gens qui m’écrivent pour me signaler que, dans la station de ski XYZ, ils ont vu que personne-ne-respectait-la-distanciation-samedi-dernier…

Sans doute appellent-ils la police pour signaler ça, alors qu’attendre à un mètre plutôt que deux mètres du type devant vous, dans la file du remonte-pente, n’est pas dangereux : le virus est disséminé par le vent, par l’air qui se déplace et qui déplace les gouttelettes contaminées…

Il ne nous reste pas grand-chose pour faire sortir le méchant, pour éviter de devenir fou. Au terme d’un processus d’observation de dix mois, je ne vois que trois choses qui empêchent ces jours-ci le Québécois moyen de devenir barjo dans le huis clos collectif sanitaire qui est le nôtre…

Un, le sport.

Deux, les amis.

Trois, la prière, pour ceux qui ont un ami haut placé…

Aller marcher avec un ami, ça coche deux de ces cases-là : on peut ventiler au sens propre et au sens figuré. Pour ça, je suis quasiment prêt à entrer en dissidence.

La littérature scientifique nous dit que bouger à l’extérieur, c’est parmi les activités les moins risquées en ces temps périlleux. C’est pourquoi l’Halloween n’a pas mené à une explosion des éclosions, l’automne dernier. C’est pourquoi les élèves du primaire portent un masque dans l’école… Mais pas en récréation, dans la cour de l’école.

Cessons donc de stigmatiser les activités extérieures. Pas au nom de la « balance des inconvénients », non : simplement parce que ces activités extérieures ne sont pas des activités qui propagent le cr*** de virus.

Ai-je dit que j’ai compté trois choses qui nous empêchent de devenir fous, ces jours-ci ?

J’en oublie une quatrième, désolé…

Quatre, donc, les succursales de la SAQ, qui demeurent — alléluia — ouvertes.