Quelque part, au Québec, après 20 h, un homme marche dans la rue. Soudain, un policier l’aborde.

Stéphane Laporte Stéphane Laporte
Collaboration spéciale

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Notre chroniqueur Stéphane Laporte a imaginé un dialogue entre un policier et un passant après l’imposition du couvre-feu à 20 h.

POLICIER : Bonsoir, monsieur !

PASSANT : Bonsoir, la police !

POLICIER : Savez-vous quelle heure il est ?

PASSANT : Ah, il n’est pas tard ! Je dirais 19 h 30.

POLICIER : Non. Il est 20 h 05.

PASSANT : Déjà ! Ça se peut, mais il est toujours 19 h 30 quelque part ! Ha ! Ha !

POLICIER : Quelque part, peut-être, mais on est ici. Et ici, il est 20 h 05 et vous contrevenez au couvre-feu.

PASSANT : Le couvre-feu ?

POLICIER : Vous n’êtes pas au courant du couvre-feu de François Legault ?

PASSANT : Non, je regardais l’autre poste.

POLICIER : À partir de ce soir, 20 h, plus personne n’a le droit d’être dehors.

PASSANT : Pourquoi ?

POLICIER : À cause de la pandémie.

PASSANT : Pourtant, ils avaient dit que c’était mieux d’être dehors. De faire des marches et du ski. Qu’il y avait moins de risques de propager le virus, à l’extérieur.

POLICIER : Oui. Mais le couvre-feu, ce n’est pas vraiment pour vous empêcher d’être dehors, c’est pour vous empêcher d’être en dedans.

PASSANT : Je ne peux pas être dehors et je ne peux pas être en dedans. Où est-ce que je peux être, d’abord ?

POLICIER : Vous pouvez être en dedans, chez vous, mais vous ne pouvez pas être en dedans, ailleurs. Le couvre-feu, c’est pour vous empêcher de vous rendre en dedans, ailleurs.

PASSANT : Oui, mais si je suis dehors, pas pour aller en dedans, ailleurs, mais juste pour être dehors, ici, est-ce que je peux ?

POLICIER : Non. À moins que…

PASSANT : À moins que quoi ?

POLICIER : À moins que vous promeniez votre chien.

PASSANT : Ça tombe bien, c’est ce que je fais !

POLICIER : Il est où, votre chien ?

PASSANT : Merde ! J’ai oublié mon chien !

POLICIER : Me prends-tu pour un cave ?

PASSANT : Surtout pas. Je vous jure que c’est ça que je pensais faire, promener mon chien. Mais moi, mon chien, il n’aime pas aller dehors, et à la dernière seconde, au moment de franchir le cadre de porte, il rentre en dedans. Des fois, je suis souvent dans la lune, je ne m’en rends pas compte et je fais le tour du pâté de maisons sans lui, comme ce soir. Donnez-moi deux minutes, je vais aller le chercher tout de suite.

POLICIER : Ne bougez pas. Comment il s’appelle, votre chien ?

PASSANT : Euh… Corona.

POLICIER : Corona ?

PASSANT : Oui.

POLICIER : Parce qu’il est invisible comme le virus ?

PASSANT : Oui… Je veux dire non. Vous n’avez pas l’air de croire que j’ai un chien. Si on peut oublier ses clés en allant prendre son auto, on peut bien oublier son chien en allant le promener.

POLICIER : Je vais être obligé de vous donner une amende.

PASSANT : Pas vrai. De combien ?

POLICIER : 1000 $.

PASSANT : 1000 $ ! ! ! C’est chien !

POLICIER : C’était à vous de ne pas oublier le vôtre !

PASSANT : Non, mais 1000 $, c’est le coût de mon loyer. Vous allez me mettre dehors !

POLICIER : Si vous étiez resté en dedans, vous ne seriez pas dehors. Donnez-moi votre permis de conduire…

PASSANT : Je n’ai pas de permis de conduire.

POLICIER : Vous n’avez pas de permis de conduire ?

PASSANT : Non. Est-ce que c’est permis de marcher, quand on n’a pas de permis de conduire ?

POLICIER : Je pense que oui. C’est quoi, votre nom ?

PASSANT : Euh… Corona ! Corona !

POLICIER : Corona ?

Un chien arrive à toute vitesse et saute dans les bras du passant.

CHIEN : Wouf ! Wouf !

PASSANT : Si c’est pas mon Corona ! Mon chien-chien ! Je m’excuse de t’avoir oublié, mon Corona. Ç’a failli me coûter cher !

POLICIER : C’est vraiment votre chien ?

PASSANT : Ben oui !

POLICIER : J’étais certain que vous me montiez un bateau.

PASSANT : Ce n’était pas un bateau, c’était un chien. Est-ce que je peux m’en aller ?

POLICIER : Je suppose que oui.

PASSANT : Bonne fin de soirée !

Morale de cette histoire : les chiens aboient, la caravane peut passer. La liberté de l’homme est au bout de sa laisse.