À Ottawa, personne ne l’avait vu venir. Ni le gouvernement ni l’opposition.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Personne n’avait prévu que les touristes revenus d’un voyage inutile dans le Sud pourraient profiter d’une aide de 1000 $ pour faire leur quarantaine.

Qu’ils seraient récompensés pour avoir menacé la santé des autres.

Cela n’avait même pas été soulevé en septembre dernier lors du débat sur le projet de loi qui a créé la Prestation canadienne de maladie pour la relance économique. L’étude a été faite en toute vitesse, avec l’appui des partis de l’opposition, pour que l’aide ne tarde pas.

Tout le monde avait en tête l’exemple du chauffeur de taxi ou de la commis à l’épicerie devant faire une quarantaine sans revenus, avec les factures qui s’accumulent.

Mais voilà qu’un autre candidat apparaît : le touriste qui a contrevenu aux recommandations de la Santé publique en voyageant, et qui demande maintenant au reste de la population de financer son isolement.

Depuis quelques jours, les images tournent en boucle à la télévision de ces touristes heureux de découvrir qu’un chèque les attend.

Bien sûr, le paiement n’est pas automatique. L’aide de 1000 $ serait réservée aux personnes n’ayant pas de congés de maladie et ne pouvant pas gagner la moitié de leur revenu en télétravail.

Et sur le plan de la santé publique, ce n’est pas la principale menace. L’Institut national de santé publique du Québec n’était pas en mesure lundi de me donner les chiffres à jour. Selon le fédéral, ces voyageurs seraient responsables d’environ 2 % des cas de contamination. En Ontario, ce serait environ 1 % des cas.

Même si chaque cas est un cas de trop, l’intérêt accordé à cette source de contagion n’est pas proportionnel à son importance.

Reste que politiquement, le mal est fait.

C’est d’abord une question de principe. Comment expliquer à une infirmière épuisée que ses impôts financeront le repos à domicile des touristes ?

Moralement, c’est indéfendable.

Et ce problème de principe est en train de devenir un problème pratique.

Le Québec perd le contrôle de la pandémie. L’école à distance et la fermeture des commerces n’ont même pas ralenti la hausse des cas depuis Noël. Ce n’est pas parce que les restrictions manquent. C’est parce qu’elles ne sont pas suivies.

Le gouvernement Legault devrait prolonger au moins en partie ces mesures lors de la conférence de presse attendue mercredi après-midi, et songe sérieusement à imposer un nouveau confinement dès samedi. Mais plus les gens verront l’insouciance des autres tolérée, moins ils voudront collaborer.

C’est toute la fragile solidarité collective qui risque de s’effriter.

* * *

Même s’il n’est pas le seul responsable, le gouvernement Trudeau paraît mal, et il le sait. Il cherche maintenant une façon d’interdire la prime de 1000 $ aux touristes de retour au pays.

Cela devrait venir dans les prochains jours. Mais le vice initial va rester.

Si les gens ont voyagé, c’est parce que cela était permis. Et comme l’a souligné entre autres le Bloc québécois, c’est aussi parce que les billets achetés avant la crise n’ont pas été remboursés. Plusieurs voyageurs ont reçu un crédit, puis se sont fait offrir des rabais de dernière minute.

Face à ces tentations, Ottawa a misé sur la vertu individuelle. Une recette pour l’échec. Il aurait été plus efficace d’exiger le remboursement des billets ou d’interdire les voyages non essentiels. Après tout, cela a été fait pour les vols provenant du Royaume-Uni après l’apparition d’un variant plus contagieux de la COVID-19.

Le gouvernement Trudeau soutient qu’interdire les voyages d’agrément aurait été anticonstitutionnel. Dans les derniers jours, des juristes ont pourtant avancé que la cause aurait été plaidable. Et d’autres pays, comme l’Allemagne, ont restreint les voyages non essentiels, m’a expliqué lundi Mehran Ebrahimi, directeur de l’Observatoire de l’aéronautique et de l’aviation civile et professeur à l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Sinon, il faudra au minimum appliquer de façon hyper stricte l’isolement des voyageurs. Est-ce le cas actuellement ? Difficile d’avoir un portrait d’ensemble. Mais des anecdotes portent à croire qu’il y a des trous dans le filet.

Ottawa négocie encore un plan d’aide avec les compagnies aériennes, qui ont perdu près de 90 % de leurs passagers durant la crise. En novembre dernier, le ministre des Transports Marc Garneau a indiqué que l’aide serait conditionnelle au remboursement des billets et au maintien des liaisons régionales. Il n’y a pas encore eu d’entente. Peut-être que dans ce contexte, le ministre n’a pas osé interdire les voyages non essentiels.

Mais les transporteurs ne sont pas rassurés par la plus récente annonce du fédéral. En réaction à la grogne, Ottawa a indiqué que les voyageurs devraient présenter un test négatif 72 heures avant leur vol de retour. Comment garantir que ces tests seront disponibles ? Comment éviter la fraude et encadrer la vérification à l’aéroport ? Et surtout, comment ce test fait à l’avance empêcherait-il les voyageurs d’être contaminés dans les trois jours avant leur départ ?

Sans oublier que la mesure s’appliquera à partir du 7 janvier, quand nombre de vacanciers seront déjà de retour…

* * *

À Ottawa, on fait valoir que ceux qui dénoncent le plus le laxisme aux frontières sont les premiers ministres qui veulent détourner l’attention de leur gestion de crise. Parfois au risque de manquer de cohérence.

Doug Ford en est un bon exemple. Au début de décembre, il demandait au fédéral d’adopter en Ontario un projet-pilote pour remplacer la quarantaine par un test de dépistage. Puis juste avant Noël, il disait que les voyageurs posaient un « risque extrême ».

Comme d’autres, M. Ford n’a pas vu venir la menace cet automne, et il ne réussit pas à freiner les autres sources de contamination.

En Ontario comme au Québec, de mauvaises nouvelles s’en viennent. Le gouvernement Legault avait annoncé une conférence de presse pour 17 h mardi. Elle a été reportée à mercredi, et ce n’est pas pour retarder les bonnes nouvelles…

Lundi après-midi, on prévoyait que les élèves du primaire retourneraient en classe le 11 janvier et que ceux du secondaire feraient une semaine additionnelle d’école à distance, pour un retour en présentiel le 18 janvier. Mais la crise s’aggrave dans les hôpitaux, et un autre tour de vis devra être donné. Comment ? Les décisions difficiles se prendront d’ici ce mercredi.

Pour que ces mesures fonctionnent, elles doivent être respectées. Le portrait présenté ce mercredi devrait être assez sombre pour rallier les récalcitrants de bonne foi. Reste que Québec aura aussi besoin de l’aide du fédéral. Car tant que le sentiment d’injustice demeurera, la solidarité restera fragile.