Rencontre avec une jeune femme qui a dénoncé les violences familiales qu’elle subissait

Daphné Cameron Daphné Cameron
La Presse

Alors que le Québec a resserré ses mesures de confinement pour briser la deuxième vague, cette période d’isolement sera difficile à vivre pour les enfants qui grandissent au sein de foyers dysfonctionnels. Une adolescente de la DPJ témoigne aujourd’hui pour encourager les jeunes qui ont vécu de la violence durant le temps des Fêtes à aller chercher de l’aide.

Amélia (nom fictif), 16 ans, a quitté son village en Afrique à l’âge de 10 ans. Sa mère l’a envoyée vivre ici à l’insu de son mari afin qu’elle échappe à la mutilation génitale, dont elle avait elle-même été victime fillette.

« Tu as 10 ans et une poupée dans tes mains, ce n’est pas normal », souligne Amélia.

Lorsqu’elle arrive au Québec, elle est accueillie par son frère aîné, qui s’est établi et a fondé une famille au Canada.

Mais le sauvetage envisagé par sa mère vire rapidement au drame.

Quelques jours après son arrivée, son frère la bat. « La première fois qu’il a levé la main sur moi, je me suis sentie comme si je n’étais rien », a raconté l’adolescente, rencontrée quelques jours avant Noël.

Mois après mois, la situation ne fait qu’empirer. « Il ne se sentait pas bien en dedans de lui, donc en fait, c’était sa manière de se défouler. »

Premier signalement

À l’âge de 12 ans, un éducateur de son école soupçonne qu’elle est victime de violence. Elle nie avec véhémence. Elle a peur. Elle se confiera finalement à une éducatrice avec qui elle a tissé un lien de confiance. Cette dernière signalera son cas à la DPJ.

Amélia est placée dans un foyer d’accueil durant plus d’un an chez une femme « très correcte ».

« Je commençais à subir de la pression familiale, parce que moi, ma famille, elle voulait vraiment que je retourne chez mon frère. Je ne voulais pas y retourner, mais j’étais jeune, je vivais tout ce stress, tout ce poids sur mon dos. Tu sais, ma mère me disait : “Je vais te maudire si tu ne retournes pas chez ton frère”, et mon père affirmait : “Tu n’es plus mon enfant.” C’était trop pour moi. »

Elle craque. Contre l’avis de son intervenante, elle demande à retourner vivre chez son frère. Elle y restera un peu plus d’un an. « C’était pour mes parents, et pas pour mon bien-être à moi », dit-elle.

Le climat y est malsain. Son frère et sa conjointe se querellent souvent la nuit. Ils hurlent, leurs jeunes enfants sont incapables de dormir.

Il me disait des paroles tellement blessantes comme : “Tu ne sers à rien dans la vie.” Il ne me frappait plus, mais essayait d’appuyer sur mon mental.

Amélia

Un jour, elle surprend une conversation téléphonique de son frère. Il souhaite la renvoyer contre son gré dans son pays d’origine afin qu’elle soit mariée de force.

Inquiète, elle téléphone à son intervenante de la DPJ. Amélia se posera quelques jours dans un foyer de transition. « Ça m’a fait du bien, parce que ça m’a sortie de ma réalité. J’ai pleuré, pleuré, pleuré, puis j’ai repris sur moi-même », dit-elle.

Elle va ensuite vivre en appartement supervisé. En plus de faire ses études secondaires, elle travaille dans un magasin à grande surface afin de mettre de l’argent de côté. Lorsqu’elle atteindra l’âge de la majorité, elle devra voler de ses propres ailes. Elle doit se bâtir un trousseau.

« Je me bats pour mon autonomie, je me bats pour avancer, en fait. Pour essayer de ne pas trop rester dans le passé, parce que je sais que j’ai un avenir devant moi », dit-elle.

Aller chercher de l’aide

Aujourd’hui, Amélia trouve que « la vie, elle est belle ». Si elle accepte de raconter son histoire, c’est pour inciter les autres adolescents à dénoncer les abus qu’ils subissent.

Je suis consciente que c’est très, très difficile. Quand on le vit, psychologiquement, ce n’est pas facile. Le conseil que j’aurais à donner, c’est de pouvoir s’exprimer, d’aller chercher de l’aide quand ça ne va pas à ce point-là, de ne pas se laisser embobiner. Il faut aller chercher de l’aide parce qu’on ne peut pas régler le problème par nous-mêmes.

Amélia

Son intervenante à la DPJ, Marie-Magdeline Paul, qui l’accompagne lors de l’entrevue, abonde dans le même sens.

« Ses parents lui ont dit : “Tu préfères faire confiance aux étrangers plutôt que de faire confiance à ta propre famille.” Nous avons amené Amélia à comprendre que oui, la famille va rester la famille, mais il y a des choses qui sont acceptables, d’autres non. Et quand tu vis des choses qui sont inacceptables, c’est important de parler à des gens de ta communauté, de l’école ou du CLSC, par exemple. »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Marie-Magdeline Paul, intervenante en travail social de la DPJ

Elle salue le courage et la force d’Amélia. « Quand ces jeunes-là décident d’être en confiance et de nous parler, on est capables de les accompagner, de les aider dans leur cheminement, mais quand on ne sait pas ce qui se passe dans le milieu, il nous est extrêmement difficile, voire impossible, de les aider », ajoute Mme Paul.

Amélia rêve aujourd’hui de pouvoir aider les autres dans le cadre de sa profession. Elle aimerait un jour avoir un beau salon à elle, un bain à remous et un chat.

« Soit tu décides de t’ouvrir pour avancer dans la vie, d’avoir de l’aide et de t’en sortir, soit tu décides de te fermer sur toi-même, d’avoir mal et que ton malheur continue. C’est le pire choix. Il faut essayer de s’ouvrir à quelqu’un. Ça en vaut la peine », dit-elle.