La Presse a révélé samedi que le gouvernement fédéral pourrait rembourser jusqu’à 1000 $ pour couvrir les pertes de revenus des voyageurs qui se placent en quarantaine. La nouvelle a créé une véritable onde de choc dans le monde politique et parmi les travailleurs de la santé, qui voient dans cette mesure « une autre claque en pleine face ».

Antoine Trussart
Antoine Trussart La Presse

Face aux critiques, émises notamment par l’opposition officielle à Ottawa et par le premier ministre du Québec, François Legault, le gouvernement fédéral n’exclut pas de revoir les critères d’admissibilité à la prestation.

La possibilité pour des voyageurs qui ont quitté le pays pour des motifs non essentiels d’obtenir de l’aide financière a frappé une corde sensible chez les travailleurs de la santé en première ligne d’une pandémie depuis près d’un an.

Choquée, outrée, déçue et en colère, Nathalie Gagnon, infirmière à l’hôpital Le Gardeur de Repentigny, n’a pas mâché ses mots dans une publication Facebook qui a été partagée près de 4000 fois sur le réseau social.

« Ceci est un manque de respect total pour le personnel du réseau de la santé. Une autre claque en pleine face », écrit-elle.

« Le 31 décembre, on m’a appelée pour me dire que mes vacances se terminaient à l’instant et que je devais rentrer au travail. Alors, imaginez comment je me sentais [samedi] matin en lisant cette nouvelle, confie-t-elle en entrevue avec La Presse. C’était la goutte qui a fait déborder le vase. »

« Quand j’ai commencé à travailler comme infirmière, je savais dans quoi je m’embarquais. Je savais que je travaillerais une dizaine d’années de nuit, que je travaillerais une fin de semaine sur deux toute ma vie, que je travaillerais à Noël ou au jour de l’An. Mais les [heures] supplémentaires obligatoires, les vacances annulées, l’obligation de rentrer, je n’ai pas signé pour ça. »

Je suis déçue et en colère contre le gouvernement, en colère contre les vacanciers qui ne pensent qu’à leur petite personne.

L’infirmière Nathalie Gagnon sur Facebook

« On est fatigués. On veut sauver les gens, mais il faut travailler ensemble pour y arriver », affirme Claudia, une infirmière qui a quitté le système public à contrecœur l’été dernier, ne pouvant plus supporter les conditions de travail difficiles.

« On dirait que c’est juste les travailleurs de la santé qui sont au courant qu’il y a une pandémie », constate-t-elle.

« Ça n’a ni queue ni tête, il faut empêcher les gens de voyager. Ça passe un mauvais message ! », s’exclame-t-elle au bout du fil. Claudia n’a pas voulu donner son nom de famille de peur de représailles.

Des excuses réclamées

Dans une autre publication devenue virale, la Dre Amélie Boisclair s’adresse directement à Justin Trudeau et lui demande des explications et des excuses.

« Ça fait 10 mois qu’on vit un calvaire. Non seulement on traite de pauvres gens très malades, mais en plus, on a toujours la crainte de tomber malades nous aussi, s’indigne l’intensiviste. Devine qui a besoin de vacances ? Tout le monde ! »

« J’invite tous ceux qui souffrent de cette pandémie, mais qui respectent malgré tout les consignes de la Santé publique […], à écrire à vos députés fédéraux votre indignation », écrit-elle.

À Ottawa, la ministre fédérale de l’Emploi, Carla Qualtrough a tenu à rappeler que la loi créant la Prestation canadienne de maladie pour la relance économique (PCMRE) avait été adoptée à l’unanimité à la Chambre des communes. « La PCMRE n’a jamais eu pour but d’inciter ou d’encourager les Canadiens à ne pas suivre les directives de santé publique ou de voyage international », a-t-elle précisé dans un courriel envoyé à La Presse.

Mme Qualtrough, dont le ministère gère la PCMRE, affirme examiner « toutes les options disponibles pour résoudre cet enjeu ».

Du côté de Québec, le cabinet du premier ministre François Legault a affirmé que la prestation « n’[avait] pas lieu d’être et que la situation [devait] être rectifiée ». « Des discussions sont en cours avec le gouvernement fédéral », a-t-il indiqué par courriel.

PHOTO JUSTIN TANG, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Erin O’Toole

C’est inacceptable, le gouvernement doit clarifier immédiatement la situation.

Erin O’Toole, chef du Parti conservateur, sur Twitter samedi

Au Bloc québécois, Xavier Barsalou-Duval, porte-parole en matière de transports, s’indigne que le gouvernement Trudeau « continue de laisser tomber ceux qui ont acheté un voyage de bonne foi […] en n’obligeant pas le remboursement des voyages ».

Dans une publication sur Facebook, Christine Labrie, députée de Québec solidaire, croit que la mesure du fédéral est un « non-sens » et qu’elle est emblématique d’un système qui « est fait pour entretenir les privilèges des privilégiés, et maintenir dans la précarité ceux qui sont précaires ».

La question des voyages non essentiels dans le Sud suscite bien des remous, entre autres depuis la diffusion d’images de fêtes dans des hôtels tout inclus de destinations soleil où les consignes sur la distanciation et le port du masque ne sont pas toujours respectées.

Les deux ordres de gouvernement demandent aux citoyens et résidents d’éviter les voyages non essentiels, mais ceux-ci demeurent permis. Les voyageurs doivent absolument observer une quarantaine de 14 jours à leur retour. En outre, Ottawa a imposé le 31 décembre l’obtention d’un test négatif d’au plus trois jours avant le retour au pays des vacanciers à partir du 7 janvier.

Qu’est-ce que la PCMRE ?

Depuis sa création en septembre dernier, la Prestation canadienne de maladie pour la relance économique (PCMRE) permet aux travailleurs qui doivent se mettre en quarantaine de recevoir de l’argent du gouvernement fédéral pour compenser une perte de revenus.

La Presse a révélé samedi que les personnes qui rentrent au pays après avoir voyagé pour des raisons non essentielles et qui doivent observer une quarantaine de 14 jours peuvent avoir droit à la PCMRE de 500 $ par semaine pendant deux semaines s’ils satisfont aux critères suivants :

• Résider au Canada

• S’y trouver au moment de la quarantaine

• Devoir rater au moins 50 % d’une semaine de travail

• Devoir s’isoler à la demande de son médecin, du gouvernement, des autorités de santé publique

• Avoir gagné au moins 5000 $ en 2019, en 2020 ou dans les 12 derniers mois

• Ne pas toucher d’autres prestations fédérales au même moment

• Ne pas bénéficier de congés payés de son employeur

Une personne ne peut demander la PCMRE qu’une seule fois.

Il n’est pas possible de savoir pour le moment combien de voyageurs ont pu recevoir des montants d’argent du gouvernement fédéral. La PCMRE a versé en tout 226 millions à 268 000 personnes au pays depuis septembre. Au Québec, ce sont 38 930 personnes qui ont touché tout près de 33 millions.