Il y a 100 ans de cela, un ami à moi est mort dans un accident. Il était jeune, il était aimé, l’église était bondée. Mourir jeune, c’est forcément la recette pour des funérailles à guichets fermés.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Quelques-uns de ses amis avaient été choisis pour dire quelques mots à la mémoire de Jean-Michel. Nous avions dit son amour de la vie, de la musique, de la fête et des scoops.

J’avais rappelé son amour de Pink Floyd et jazzé sur les paroles de Wish You Were Here. Je me souviens avoir dit en conclusion quelque chose comme : « Je ne sais pas s’il y a une vie après la mort, mais… »

Et une minute après, quand j’étais retourné m’asseoir et que le prêtre avait repris sa place pour les funérailles, il s’était empressé de me corriger et de promettre à la foule captive que, oui, il y avait bel et bien une vie après la mort, une vie éternelle près du Seigneur et…

Et il s’était trompé de prénom en parlant de Jean-Michel.

« Va donc ch… », m’étais-je dit silencieusement.

***

Par un samedi récent, j’étais dans une église pour des funérailles religieuses. Le père d’un ami.

Pas d’injustice ici, pas d’injustice comme la mort de Jean-Michel, fauché à ses premiers kilomètres sur l’autoroute de la vie, non : George avait 90 ans quand il est mort, il a eu une belle vie, une belle vie en santé, je dirais même une vie pétante de santé…

Il s’est rendu au-delà de l’autoroute, là où les derniers kilomètres se font dans la garnotte. Ce petit bout-là, dans la garnotte, George a été brassé par la vie.

L’église n’était pas bondée. Mais pas vide non plus. Famille, amis. Le prêtre qui célébrait les funérailles disait les choses que les prêtres disent quand ils célèbrent les funérailles d’un fidèle, sans trop connaître ledit fidèle…

Le prêtre a parlé de la foi de George, de son amour pour cette église, son église, celle où il venait communier avec Dieu.

Il a parlé de George qui, arrivé au ciel, a nul doute retrouvé les amis et les proches qui, avant lui, avaient découvert la clé du grand mystère de la mort…

Le prêtre a évoqué Dieu, qui avait certes approuvé la vie de George, la famille, les enfants (mon ami Pierre-Louis et son frère Robert), tout ça, et le prêtre a même évoqué le métier de George dans les assurances, et sa phrase était construite de façon alambiquée, on aurait dit que le prêtre affirmait que Dieu avait approuvé cette carrière dans les assurances…

J’ai imaginé Dieu tirant la chaise à sa droite quand George est entré au Royaume des cieux et l’interpellant comme un vieux chum : « George, salut, as-tu une minute, j’ai une question sur le rachat d’une police d’assurance-vie… »

Je déconne, mais le prêtre était impeccable. Très professionnel. Je veux dire qu’il ne s’est pas trompé de nom quand il parlait du défunt.

Le prêtre a bien sûr beaucoup parlé de la vie, ce n’est pas la mort qui nous réunit ici, mais la Vie, a-t-il rappelé. Le prêtre disait « vie », mais on devinait qu’il avait écrit Vie, avec un V majuscule, c’est la Vie qu’on célèbre, qu’on célèbre dans des funérailles et pas n’importe quelle Vie, la Vie éternelle, les chrétiens, nous sommes très forts sur l’éternité…

Intérieurement, j’ai un peu roulé les yeux. Il n’y a pas de vie éternelle, majuscule ou pas, c’est une de mes seules certitudes.

On naît, on vit, on vend des assurances, on aime, on essaie très fort d’aimer le moins croche possible, on s’inquiète des fins de mois (et de la petite douleur qu’on a dans le bas-ventre), on a hâte aux vacances, on décaisse nos REER… Puis, on meurt.

Le prêtre disait donc les choses que disent les prêtres pendant les funérailles. À côté de lui, une servante de messe a lu des passages de la Bible, passages choisis par George. J’avais hâte que ça finisse, comme toutes les fois où j’ai mis les pieds dans une église. Même quand j’avais 8 ans, j’avais hâte que la messe finisse.

Le prêtre a invité les deux petites-filles de George à le rejoindre. Mathilde et Emmanuelle, les grandes filles de mon ami Pilou, sont montées rejoindre le prêtre. Elles se sont approchées du micro. Elles avaient préparé un texte…

« Papi… », a commencé Mathilde.

Elles ont raconté Papi George.

Papi George, toujours là pour elles, petites et grandes. Papi George, qui les prenait, les deux sœurs, chaque jeudi, pour souper. Ils allaient chez St-Hubert, souvent. Sinon, chez lui, à manger devant la télé, en regardant les émissions pour enfants.

Papi George préparait alors un pâté chinois, mais un pâté chinois spécial, juste pour elles, juste pour Mathilde et Emmanuelle, un pâté chinois sur lequel George étendait des morceaux de carottes en forme de visage de bonhomme enfantin…

Elles sanglotaient en racontant tout ça. Deux jeunes femmes, à peine 30 ans, qui racontaient leur grand-père de 90 ans, mort tout récemment. Elles étaient émues et remuées comme s’il s’agissait de l’une de leurs meilleures amies fauchée dans la fleur de l’âge.

Mathilde et Emmanuelle ont raconté comment Papi George, quand il allait les chercher à l’école, jadis, quand elles étaient enfants, prenait toujours soin de cacher des bonbons pour ses petites-filles, dans un compartiment de la voiture…

Elles ont raconté comment Papi était fier et fort, en forme, même vieux, même très vieux, comment il leur envoyait des selfies après avoir fait une heure de vélo, devant le Biodôme…

Comment Papi George était là, toujours là, jamais loin, toujours dans l’orbite de leurs vies, même quand elles sont devenues des femmes.

C’est fou ce que des jeudis d’enfance peuvent durer longtemps.

Elles ont raconté comment Papi George était fier d’avoir un ordinateur, comment il leur envoyait des messages détaillés. Téléphone, courriel : Papi George était toujours là. Les filles ont rappelé que Papi George mélangeait parfois les mots, en confondait le sens : « Vous allez faire la partouze ? »…

George voulait dire « party ». Il pensait que « partouze » était le mot cool utilisé par les jeunes de nos jours pour dire « party »…

On a tous ri, dans l’église.

Emmanuelle et Mathilde riaient en pleurant, ou alors elles pleuraient en riant.

***

Après la mort de Papi George, il a fallu déplacer son auto. C’est Mathilde qui a déplacé l’auto de son grand-père.

Elle a eu le réflexe de regarder dans le compartiment, comme quand elle était petite et que sa sœur et elle espéraient y trouver des bonbons.

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Les bonbons de Papi George

Elle a cherché, trouvé…

Et comme de fait, il y avait des bonbons.

Peut-être que c’est le prêtre qui a raison. Peut-être que la Vie éternelle existe. Mais peut-être que l’éternité, ce n’est pas d’être assis à la table de Dieu, peut-être que la Vie éternelle est là, dans le souvenir d’une cache à bonbons.