Je n’ai pas trouvé d’AK-47.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Mais j’ai mangé de la tourtière mohawk, spécialité de la boulangerie d’Eileen. J’ai placoté avec les cuisinières pendant qu’elles mitonnaient la soupe du jour. Sharon, un filet sur les cheveux, un tablier aux imprimés de chats à la taille, m’a parlé de l’autre spécialité de la maison : les « tacos indiens », faits de pain frit.

Avec tout ça, on n’a même pas parlé de la barricade.

Je n’ai pas trouvé d’AK-47, mais il faut dire que je n’en ai pas cherché. Je cherchais du vrai monde.

Et ça, j’en ai trouvé plein, à Kahnawake.

J’ai trouvé une communauté étroitement liée, mais accueillante pour qui veut se donner la peine de la visiter. J’ai rencontré des personnes normales, qui font leur petit bonhomme de chemin normalement. Du vrai monde, quoi.

Je prends la peine de le préciser parce que, si je me fie aux courriels que je reçois depuis le début du blocus ferroviaire, Kahnawake serait un « repaire de sauvages », un « nid de terroristes », un « territoire hostile pour les Canadiens ».

Des lecteurs m’ont mise en garde contre cette « nation guerrière », contre ces « cruels Iroquois ». On m’a décrit une réserve sans foi ni loi, où règnent sans partage les barons de la drogue, des casinos, des armes et des cigarettes illégales. Une terre en perdition où les gens « reçoivent des milliards et vivent comme des pauvres ».

J’ai donc pris quelques précautions avant de pénétrer dans cet affreux coupe-gorge. J’ai songé à la veste pare-balles, mais c’était un peu encombrant. J’ai pensé à un « fixer ». Vous savez, ce guide qui accompagne les reporters étrangers en zone de guerre.

J’ai joint le seul journaliste non autochtone qui a pu se glisser, lundi, de l’autre côté de la barricade dressée sur la route de Kanesatake. Christopher Curtis, qui couvre les enjeux autochtones à la Gazette, a travaillé à l’Eastern Door, un journal mohawk, il y a une dizaine d’années. Ça lui a ouvert des portes au sein de la communauté. Ça et le fait que c’est un chic type.

Il a bien voulu jouer au fixer pour moi.

***

Premier arrêt, le Club de l’âge d’or de Kahnawake.

Sous l’œil bienveillant de sainte Kateri, première autochtone canonisée par l’Église catholique, quelques vieilles dames préparent des victuailles pour les manifestants de la barricade. Des sacs de pommes. Un gros paquet de crudités.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Les contestataires qui ont dressé un campement près de la voie ferrée, Kaniehtiio Horn les appuie de tout son cœur. « Parce que je me soucie de l’environnement et de ma communauté », dit-elle.

Sinon, le front est calme. De gros flocons tombent sur le village de 8000 habitants, sur la Rive-Sud de Montréal. En ce jeudi matin, les enfants sont à l’école. Leurs parents sont au boulot.

Sandra s’esclaffe quand j’évoque la vision cauchemardesque qu’on se fait de la réserve. Elle le sait trop bien. « Les gens pensent que c’est le Wild West, ici… Nous ne sommes pas tous tapis dans l’ombre, un fusil entre les mains, à attendre que passe un Blanc ! On a des familles, on travaille, on rit, on s’engueule… Avant d’être autochtones, on est des êtres humains. »

Bien sûr, il y a des criminels à Kahnawake, admet Sandra. Des trafiquants, des voleurs, des tueurs, même.

Ça ne fait pas des criminels de tous les Mohawks.

« C’est peut-être difficile à croire pour les gens de l’extérieur, mais il n’y a pas juste de riches vendeurs de cigarettes à Kahnawake. La plupart des gens, ici, sont des cols bleus. Et il y a aussi de la pauvreté. »

Tiens, la semaine prochaine, une danse est organisée au club social pour amasser des fonds destinés à aider une famille qui traverse une mauvaise passe. La chose est courante, ici. « On se connaît tous, dit Sandra. Quand une famille est dans le besoin, on se serre les coudes. »

***

J’ai l’air de plaisanter, mais, sans mon fixer, j’aurais pu me perdre dans les rues sans nom de Kahnawake.

En tout cas, je n’aurais pas trop su où me mettre. J’aurais sans doute suscité beaucoup de méfiance. Une journaliste qui débarque en pleine crise avec ses gros sabots suscite généralement ce sentiment, où que ce soit sur la planète.

Disons que Christopher Curtis a adouci les angles.

La première fois qu’il a mis les pieds dans une réserve, il se sentait « tellement gringo » qu’il a hésité à sortir de sa voiture. « J’avais l’impression d’être dans un autre pays », dit-il.

Il n’était pourtant qu’à l’autre bout du pont Mercier.

Pour l’Eastern Door, il n’a pas couvert d’enjeux lourds. Rien sur les femmes assassinées ou disparues. Rien sur les suicides ni sur les trafics en tout genre, ces sujets fort négatifs qui font les manchettes à l’extérieur de la réserve. Et qui donnent une image nécessairement tronquée de la réalité.

Non, Christopher a couvert des tournois de crosse. Des collectes de fonds pour le cancer. Il a écrit des rubriques nécrologiques. Il a rapporté les exploits d’un champion de lutte. Il a tout, absolument tout révélé sur les maisons les mieux décorées pour l’Halloween (les Mohawks, paraît-il, prennent ce concours très au sérieux).

Il s’est rendu compte qu’il avait atterri dans une communauté bien ordinaire.

Et n’a plus jamais hésité à sortir de sa voiture.

***

Les rues n’ont pas de nom, mais elles ont des arrêts. « TESTAN », préviennent les panneaux rouges en langue mohawk. Sur plusieurs d’entre eux, on a apposé l’autocollant « NO CASINO ».

Les Mohawks de Kahwanake sont divisés sur un tas d’enjeux – la présence de casinos, la tenue de pow-wow annuels, l’interdiction des mariages mixtes au sein de la réserve. Mais il y a deux choses qui semblent plutôt faire l’unanimité.

D’abord, personne ne veut d’une autre crise d’Oka.

Ensuite, tous soutiennent les manifestants qui bloquent la voie ferrée, entre Candiac et Montréal, par solidarité avec les chefs héréditaires wet’suwet’en de Colombie-Britannique.

Kaniehtiio Horn n’en est pas à sa première barricade.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Kaniehtiio Horn est une comédienne bien connue au Canada anglais. Elle se sert de sa célébrité pour construire des ponts et pour faire éclater les barrières entre les communautés.

Le conflit lui a remis en mémoire ses premiers souvenirs d’enfance. Des souvenirs pénibles, traumatisants.

Elle avait 4 ans en 1990. Au 78e et dernier jour de la crise d’Oka, elle se trouvait à la barricade avec sa sœur de 14 ans, Waneek, quand une altercation a éclaté entre les manifestants et l’armée.

Dans la bousculade, Waneek a été atteinte, tout près du cœur, par la baïonnette d’un soldat. Elle s’est écroulée, sa petite sœur Kaniehtiio dans les bras. La troublante photo de l’incident a fait le tour du monde.

PHOTO RYAN REMIORZ, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Au dernier jour de la crise d’Oka, Kaniehtiio Horn, âgée de 4 ans, se trouvait à la barricade avec sa sœur de 14 ans, Waneek, quand une altercation a éclaté entre les manifestants et l’armée. Dans la bousculade, Waneek a été atteinte, tout près du cœur, par la baïonnette d’un soldat.

Waneek Horn-Miller a survécu. Elle est devenue co-capitaine de la première équipe olympique canadienne de water-polo féminin aux Jeux de Sydney. Kaniehtiio Horn, quant à elle, est devenue comédienne. Elle est bien connue au Canada anglais. Elle se sert de sa célébrité pour construire des ponts. Pour faire éclater les barrières entre les communautés.

Mais il y a une barricade qu’elle ne veut pas voir démanteler. Pas par la force, en tout cas.

Les contestataires qui ont dressé un campement près de la voie ferrée, elle les appuie de tout son cœur. « Parce que je me soucie de l’environnement et de ma communauté. J’ai grandi avec ces gens. Je les connais. Ce ne sont pas les monstres que l’on décrit. Nous ne sommes pas une bande de terroristes. »

***

Peggy Mayo-Standup se souvient du temps où des familles québécoises louaient des maisons d’été au bord du fleuve Saint-Laurent, à l’intérieur de la réserve. Leurs enfants jouaient avec les enfants mohawks. Elle ne se rappelle pas avoir été témoin du moindre incident raciste.

Puis est arrivée la crise d’Oka.

Peggy Mayo-Standup venait d’être élue au conseil de bande quand la crise a éclaté. « J’ai essayé de rester saine d’esprit pendant 78 jours. Toute cette haine envers nous, je n’aurais jamais cru cela possible. On a fait brûler un mannequin à l’effigie d’un Mohawk. On nous a lancé des pierres. »

De cette crise, les Québécois se rappellent le caporal Marcel Lemay, policier de la Sûreté du Québec abattu par un manifestant mohawk à la barricade d’Oka.

Les Mohawks, eux, se rappellent aussi Joe Armstrong. Dans l’après-midi du 28 août 1990, un convoi a été organisé pour évacuer Kahnawake. Il y avait surtout des femmes, des enfants et des aînés. Parmi eux, Joe Armstrong, 71 ans.

Le convoi a été accueilli par une pluie de pierres à la sortie du pont Mercier. Joe Armstrong en a reçu une en pleine poitrine. Il est mort une semaine plus tard, d’un arrêt cardiaque.

Aujourd’hui, Peggy Mayo-Standup sent la même haine ressurgir en ligne. Un message Facebook l’a particulièrement ébranlée. Un internaute souhaitait qu’on aligne les enfants mohawks le long d’un mur de leur école pour les abattre.

Elle soutient les manifestants, mais prie sainte Kateri et tous les saints du ciel pour une résolution rapide de la crise. « Et surtout, sans aucune victime, d’un côté comme de l’autre de la barricade. »