Le faible nombre de traités historiques en Colombie-Britannique a fait de cette province de l’Ouest un terreau fertile pour les revendications autochtones. Cela a permis de redonner du pouvoir aux « chefs héréditaires », qui sont désignés par des anciens, et non pas élus au suffrage universel.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Chefs élus et héréditaires

À partir des années 1920, le gouvernement fédéral a remplacé les systèmes traditionnels de gouvernement autochtone par l’élection régulière de conseils de bande. « Mais dans plusieurs communautés, les systèmes héréditaires se sont maintenus », explique Alan Hanna, professeur de droit autochtone de l’Université de Victoria marié à une autochtone secwepemc de la province.

« Il n’y avait pas de systèmes héréditaires partout en Colombie-Britannique, mais sur la côte et dans la région entourant le territoire wet’suwet’en traditionnel, la tradition était assez forte pour avoir survécu. Le fait qu’il n’y a pratiquement pas de traités historiques dans la province a contribué à la survie de la gouvernance héréditaire. »

Il ne s’agit pas toutefois de transmission familiale. « Les chefs héréditaires sont choisis par les aînés des différents clans d’une Première Nation. » À noter, le système de gouvernance héréditaire existe aussi ailleurs au pays, notamment chez les Mohawks du Québec, où on le désigne souvent par ce qu’il est convenu d’appeler la « Maison longue ».

3600 : Nombre de membres de la Première Nation de Wet’suwet’en

Représentativité

Un peu plus de 20 % des Wet’suwet’en habitent dans les réserves régies par les conseils de bande, qui ne représentent qu’une infime portion du « territoire traditionnel » wet’suwet’en, reconnu en 1997 par la Cour suprême. Environ les deux tiers habitent à l’extérieur du territoire traditionnel, mais ont le droit de vote aux élections des conseils de bande.

Au Canada, le taux de participation aux élections des conseils de bande est généralement assez élevé – plus de 90 % dans les Maritimes entre 1960 et 1990, selon une étude publiée en 1995, l’une des rares sur le sujet. Aux récentes élections du conseil de bande de Wet’suwet’en (l’une des six réserves porte le nom de la communauté), l’été dernier, le taux de participation a été de plus de 70 %, même si 60 % des électeurs vivent hors des réserves.

Ce taux de participation élevé ne devrait-il pas peser dans la balance, cinq des six conseils de bande wet’suwet’en ayant conclu des ententes avec Coastal GasLink ? « On ne sait pas comment ont lieu ces élections, mais on sait que le système héréditaire existait avant la Loi sur les Indiens et que sa validité a été confirmée en 1997 par la Cour suprême », dit Me Hanna. Douglas Sanderson, professeur de droit autochtone d’origine crie de l’Université de Toronto, souligne que l’idée que la majorité doive l’emporter ne s’applique pas nécessairement en contexte autochtone, où le consensus est de mise et où les anciens ont plus de poids dans l’échiquier électoral que le reste de la population. À noter, près de 10 000 non-autochtones habitent dans des villes et villages à l’intérieur du territoire traditionnel wet’suwet’en.

Les chefs héréditaires

Trois anciennes chefs héréditaires wet’suwet’en militent pour le gazoduc, ayant fondé en 2015 la Wet’suwet’en Matrilineal Coalition, financée notamment par Coastal GasLink. Les médias, notamment le Globe and Mail, ont rapporté que Gloria George, Darlene Glaim et Theresa Tait-Day affirment avoir été dépossédées illégalement de leur titre de chefs héréditaires quand elles se sont prononcées pour le projet, alors que les opposants au projet affirment que leur titre n’était pas valide.

Les noms de Mme George et de Mme Glaim apparaissent dans une requête demandant en 2014 une consultation élargie sur le projet, signée par les chefs héréditaires wet’suwet’en. Qu’en pense Me Hanna ? « Je ne connais pas ce cas en particulier, mais je sais qu’il y a des règles bien précises pour retirer à quelqu’un son statut de chef héréditaire. »

Les Babines

Le territoire wet’suwet’en traditionnel abrite davantage de membres d’une autre Première Nation, les Babines, que de Wet’suwet’en. La réserve Lake Babine comprend ainsi 2500 membres, dont 1200 vivent hors réserve. Or, Lake Babine a approuvé le projet Coastal GasLink. Pour en savoir plus, La Presse a contacté Wilf Adam, chef du conseil de bande de Lake Babine jusqu’en 2018. M. Adam n’a pas voulu « se mêler des affaires d’une autre Première Nation », mais a précisé que Lake Babine ne se situait pas « à l’intérieur du territoire wet’suwet’en traditionnel ». « Nous avons une communauté qui est une zone partagée », a précisé M. Adam par écrit, avant de refuser une entrevue téléphonique.