(Québec) Le combat d’un ado de Québec contre la discrimination amène le géant Dollarama à revoir les pratiques de l’une de ses succursales, où des jeunes devaient faire la file pour entrer, contrairement aux adultes.

Gabriel Béland Gabriel Béland
La Presse

L’ado de 17 ans, élève à l’école secondaire de Neufchâtel, se rendait au Dollarama de la Place L’Ormière le 14 février. Loïc Boutet voulait acheter des bonbons à sa copine pour la Saint-Valentin.

Arrivé sur place, il est surpris par la présence d’une longue file de jeunes. Un commis les empêche d’entrer. Les adultes, eux, entrent sans problème.

« Personne ne disait un mot, probablement, entre autres, parce que l’homme à barbe était intimidant, les bras croisés, l’air sévère », raconte Loïc Boutet.

Selon de nombreux témoignages recueillis sur place par La Presse, cette pratique dure depuis environ un an. Les élèves de l’école secondaire de Neufchâtel aiment fréquenter le lieu sur l’heure du midi.

Aux prises avec un problème de vol à l’étalage, le magasin a décidé que seuls deux « jeunes » pouvaient entrer à la fois dans le commerce. Cette politique ne s’adresse pas aux autres catégories d’âge.

« Il y a souvent des files qui font tout le couloir, ça peut prendre 15 minutes d’attente des fois », a raconté un élève mercredi lors du passage de La Presse.

Loïc, lui, ignorait la politique. Ce jour-là, il était entouré d’une vingtaine d’élèves pris comme lui à attendre. Autour, les adultes pouvaient entrer.

PHOTO PASCAL RATTHÉ, COLLABORATION SPÉCIALE

« La discrimination sur l’âge, dans la Charte des droits et libertés, c’est interdit au même titre que la discrimination sur le sexe, la race, la religion », dit Loïc Boutet.

L’adolescent, fâché de ce qu’il voyait, a décidé d’entrer. « Va attendre dehors », lui aurait alors dit le commis, selon son récit. Loïc lui a demandé quel était le problème.

« Le problème, c’est que t’es trop jeune, attends dehors et arrête d’argumenter », aurait alors répondu l’homme. « C’est illégal, ce que vous faites », a répliqué l’ado. « À ce moment, il a juste ri de moi et m’a dit d’aller dehors. » Loïc est sorti et a décidé de ne pas acheter ses bonbons au Dollarama.

Mais Loïc Boutet a décidé de ne pas en rester là. Il a écrit à La Presse pour dénoncer la situation. Il envisage de déposer une plainte à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse.

« La discrimination sur l’âge, dans la Charte des droits et libertés, c’est interdit au même titre que la discrimination sur le sexe, la race, la religion, rappelle le jeune. Ça ne passerait jamais si on faisait ça sur la base de la race. Pourquoi ça passe si c’est des jeunes ? »

Dollarama fait amende honorable

Jointe par La Presse, l’entreprise spécialisée dans les produits à bas prix a admis que la pratique à sa succursale de la Place L’Ormière allait être revue.

Une porte-parole de l’entreprise explique dans un courriel que certains de ses magasins à fort achalandage, dont celui-ci, sont particulièrement touchés par le vol à l’étalage.

« Afin de contrer ce fléau, nos magasins ont à leur disposition différents outils pour réguler la circulation en magasin, explique Lyla Radmanovich. Parmi ces outils, le contrôle à l’entrée est une mesure qui permet à nos employés d’assurer la sécurité des lieux et de minimiser les pertes. »

Mais la politique de Dollarama est d’appliquer ces mesures de sécurité à tous, assure la porte-parole. « À la lumière de vos commentaires, nous nous assurerons que les employés du magasin en question soient en mesure de revoir les règles à cet égard et d’utiliser les outils à leur disposition de façon uniforme », ajoute Lyla Radmanovich.

Selon Louis-Philippe Lampron, professeur titulaire à la faculté de droit de l’Université Laval, ce genre de pratique est discriminatoire.

C’est la définition du préjugé, du stéréotype. Parce qu’ils ont été volés par des jeunes, alors tous les jeunes doivent subir un désavantage.

Louis-Philippe Lampron, professeur titulaire à la faculté de droit de l’Université Laval

M. Lampron avait dénoncé en 2018 le cas d’un centre commercial de Trois-Rivières qui avait interdit l’accès aux mineurs non accompagnés d’un parent. Le centre commercial Carrefour du Cap disait vouloir lutter contre le flânage et le vol à l’étalage. Les médias avaient révélé l’histoire, et le centre commercial s’était excusé et avait revu sa politique.

La Commission des droits de la personne et de la jeunesse n’a pas voulu se prononcer sur ce cas précis. « Mais un lieu public, par exemple un commerce, qui interdirait son accès à un groupe ciblé d’individus parce qu’ils sont “jeunes” contreviendrait aux principes de la Charte. Une telle directive serait a priori discriminatoire », a toutefois indiqué la porte-parole de la Commission, Meissoon Azzaria.

Elle précise que son organisme a reçu depuis 2017 quatre plaintes en provenance de jeunes qui s’étaient fait refuser l’accès à un commerce.

« Je trouve que c’est juste normal que Dollarama change cette pratique, réagit Loïc Boutet. Mais je trouve ça problématique que cette façon de faire ait duré des mois. »