Deux Montréalaises ont été arrêtées et accusées dans le démantèlement d’une cellule d’un réseau de trafiquants très actif qui aurait importé au Canada, au fil des ans, des dizaines d’armes de poing achetées aux États-Unis. 

Daniel Renaud Daniel Renaud
La Presse

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

L’enquête est le fruit d’une collaboration entre l’Agence des services frontaliers du Canada, la GRC et l’agence fédérale américaine chargée de la lutte contre le trafic d’armes. L’une des enquêteuses américaines affectées au dossier a expliqué que beaucoup d’armes de poing achetées en toute légalité en Floride étaient exportées illégalement vers d’autres pays, dont le Canada. 

« Nous en avons beaucoup qui sont envoyées à l’extérieur du pays. Vous seriez surpris. Il y a beaucoup de ça par ici », a déclaré l’agente Jane Baldassare dans une déclaration produite devant un tribunal de Miami. 

20 armes dans son véhicule

L’une des Montréalaises appréhendées, Enza Esposito, 41 ans, a été accusée de contrebande et d’importation d’armes au palais de justice de Saint-Jean-sur-Richelieu jeudi, un an et demi après que les agents des services frontaliers de Saint-Bernard-de-Lacolle eurent découvert une vingtaine d’armes à feu dans le véhicule de la suspecte, qui arrivait des États-Unis. Mme Esposito fait aussi face à des accusations criminelles aux États-Unis en lien avec le même dossier. 

En octobre 2014, Mme Esposito et son conjoint, Nicola Valiente, alors chauffeur du défunt chef de clan de la mafia montréalaise Andrew Scoppa, avaient été la cible d’un tireur qui avait criblé de balles le VUS dans lequel le couple se trouvait, sans l’atteindre, sur la rue Barnett, à Dollard-des-Ormeaux. 

Il semble toutefois que le réseau de trafic d’armes démantelé aux États-Unis et au Canada ne serait pas lié à la mafia de Montréal, et que Mme Esposito aurait plutôt servi de « mule » en traversant la frontière avec la marchandise des trafiquants d’armes. 

L’autre Montréalaise appréhendée et accusée d’appartenir à ce réseau est Naomi Natal Haynes, 40 ans. Elle est la sœur de Roy Haynes jr, alias Capone, ex-chef d’un gang appelé les Outlaws, condamné en octobre 2012 pour avoir trafiqué 150 000 roches de crack. Elle a été épinglée aux États-Unis, et c’est là qu’elle devra faire face à la justice. 

Deux armes trouvées à Toronto

Selon des documents judiciaires, des policiers américains ont ouvert une enquête au printemps 2018, après que Mme Haynes, ayant le statut de résidente permanente aux États-Unis et habitant en Floride, eut acheté 20 armes à feu dans des commerces américains légitimes sur une période d’à peine deux mois. Le volume de ses achats avait attiré l’attention.

PHOTO LA PRESSE

Naomi Natal Haynes

En mai et juin 2018, deux des armes à feu achetées par Mme Haynes et importées illégalement au Canada ont été trouvées dans la région de Toronto lors de perquisitions menées dans le cadre d’enquêtes sur le trafic de stupéfiants. 

Les policiers américains ont constaté que Mme Haynes traversait régulièrement la frontière entre les États-Unis et le Canada, mais chaque fois, l’inspection de son véhicule a été vaine. 

Certaines informations leur ont toutefois permis d’identifier Enza Esposito comme une possible complice de Mme Haynes, et elle a elle aussi fait l’objet d’un avis de guet dans les différents postes frontaliers au Québec et en Ontario. 

Le 26 septembre 2018, Mme Esposito s’est présentée au poste de Lacolle. Elle a déclaré avoir passé la journée à Plattsburgh, pour faire des emplettes, et a répondu non à la question du douanier qui lui demandait si elle avait une arme, selon des documents judiciaires dont La Presse a obtenu copie. 

Son VUS, un Ford Escape, a toutefois été envoyé à l’inspection secondaire et les douaniers ont remarqué la présence, dans l’habitacle, d’une clé à cliquet. Ils ont ensuite vu, sur le plancher du véhicule, un panneau, qu’ils ont ouvert avec la clé. C’est dans un compartiment de fabrication artisanale, aménagé sous le panneau, qu’ils ont découvert 19 armes de poing, un silencieux, un viseur laser et 32 chargeurs. 

Mme Esposito a alors été arrêtée. Durant son interrogatoire, elle a déclaré qu’elle ignorait tout de la présence des armes dans son véhicule. 

Son téléphone a été saisi et expertisé par la police. Entre le moment où elle est entrée aux États-Unis, le matin même, et son interception aux postes de douane de Lacolle, elle aurait eu plusieurs communications avec un numéro de téléphone que les autorités croient être celui de Noami Haynes. 

En fouillant un peu plus, les agents frontaliers canadiens ont découvert que les deux femmes avaient passé la frontière canadienne simultanément à cinq autres reprises depuis 2013. 

Faire réapparaître des numéros effacés

En décembre dernier, les enquêteurs ont été informés que trois pistolets saisis lors d’autres événements par des policiers canadiens pourraient correspondre aux achats de Naomi Haynes. Quelqu’un avait effacé les numéros de série sur les armes, mais le Laboratoire de sciences judiciaires du Québec a réussi, grâce à des techniques de pointe, à faire « réapparaître » les numéros sur deux d’entre elles. Ils correspondaient à des armes achetées en Floride. 

Selon des documents déposés en cour à Miami, les enquêteurs sont en possession d’informations reliant Naomi Haynes à Colin Levey, musicien qui fait carrière sous le nom d’Iley Dread, arrêté en Ontario en 2018 dans le cadre du Projet Belair, une opération policière contre le trafic d’armes qui avait mené à la saisie de 30 autres armes de poing. 

PHOTO FOURNIE PAR LE SERVICE DE POLICE DE TORONTO

À Toronto, le Projet Belair, une opération policière contre le trafic d’armes, avait mené à la saisie de 30 armes de poing. 

Au cours d’un interrogatoire avec les enquêteurs américains dont La Presse a obtenu copie, Mme Haynes a raconté avoir commencé à transporter de l’argent pour des criminels à l’âge de 19 ou 20 ans, alors qu’elle habitait le quartier Notre-Dame-de-Grâce. Les bandits avaient confiance en elle, car sa famille, notamment son père, était bien connue dans le milieu. Elle ne pourrait jamais se permettre de se sauver avec l’argent ou de dénoncer quelqu’un aux autorités. 

« Ces gens qui sont impliqués, ils connaissent ma famille. Ils sont aux États-Unis, au Canada, en Jamaïque. Je ne vais pas mettre ma famille et moi en danger », a-t-elle expliqué. 

La mère de famille a dit avoir tenté de refaire sa vie en Floride loin de ses mauvaises fréquentations de jeunesse. Mais ses anciennes connaissances lui ont demandé de recommencer à rendre des services. D’abord, transporter de l’argent un peu partout aux États-Unis : New York, Atlanta, Chicago, Detroit. Puis se procurer des armes, légalement, dans des commerces, pour alimenter un réseau criminel. 

« Toute ma corruption vient du Canada. Toutes ces connexions […]. J’ai essayé de changer ma vie en venant ici, je ne voulais pas ça. Et j’ai été aspirée de nouveau », a-t-elle expliqué. 

— Avec la collaboration de Gabrielle Duchaine