Pas mêlant, je comprends tout le monde. Je comprends tout le monde dans cette affaire de blocus ferroviaires. Enfin, presque tout le monde.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

D’abord, je comprends les autochtones. Je les comprends de voir l’injustice partout. On ne compte plus les commissions d’enquête qui ont recensé la dépossession des peuples autochtones, dépossession culturelle, géographique, économique, autonomiste.

Je comprends aussi les ministres qui s’inquiètent, les chefs d’entreprise qui tapent du pied, les employés en ta**** parce qu’ils ont reçu un avis de mise à pied.

Je comprends ceux qui disent : la primauté du droit doit s’appliquer, ces blocus sont illégaux. J’en suis. La primauté du droit, c’est ce qui nous préserve de l’arbitraire.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

« Les gouvernements refusent d’écouter les chefs traditionnels de Wet’suwet'en qui luttent contre un pipeline sur leur territoire », a lancé une manifestante hier au blocus de Saint-Lambert.

J’écris ces mots et je me dis que ça ne vaut peut-être pas la peine de les écrire. J’écris des chroniques. J’aimerais idéalement qu’elles soient lues. Y a-t-il un marché pour des chroniques en teintes de gris, des fois ? Je ne sais pas.

Je sais juste ceci : l’enjeu du bonheur autochtone est vaste et complexe, fait de mille nuances de gris et de mille teintes de rouge, pas pour « peau rouge », come on, non, rouge pour le sang, disons. Le vrai sang et le sang métaphorique versé par les autochtones depuis des siècles, aux mains de la construction de ce pays.

J’ai dit bonheur autochtone, ça me semble plus juste qu’« enjeu autochtone ». Quand on jette un coup d’œil aux indicateurs sociaux de pauvreté, d’alcoolisme, d’emprisonnement, de violence… Ils sont là, tout en haut du totem de la misère dans ce pays.

Le bonheur est-il possible, quand la misère est partout, quand c’est souvent tout ce que tu vois, vis, ressens ? J’en doute.

Je ne dis pas que ça donne tous les droits. Je ne dis pas que ça donne le droit de tout bloquer, tout le temps. Il y a plein de causes, toutes plus nobles les unes que les autres. Si tout le monde se met tout le temps à bloquer des ponts et des autoroutes et des chemins de fer à grands coups de semaines de blocage… On n’en sortira jamais.

Je ne dis pas que trôner en haut des palmarès de la misère donne tous les droits. Mais ça explique quelques colères. Ça explique quelques ras-le-bol. Ça explique quelques blocus.

Comment ? Les autochtones sont eux-mêmes divisés sur les « grands projets », ils ne s’entendent pas sur ce qu’il est acceptable de tolérer ou pas, comme ces Wet’suwet’en ?

Euh, comme nous, vous voulez dire ?

Comme les Québécois face au pipeline Énergie Est, comme les Britanno-Colombiens face à Trans Mountain, comme les Québécois face au gaz de schiste…

Je ne sais pas le fin détail de la gouvernance autochtone qui met en porte-à-faux les leaders héréditaires et les conseils de bande, comme dans cette nation en Colombie-Britannique. Je sais juste que, parlant de la primauté du droit, la Cour suprême a statué que les leaders héréditaires n’étaient pas des mascottes décoratives… Et le plus haut tribunal du pays a tranché dans une cause qui impliquait justement les Wet’suwet’en de Colombie-Britannique.

En 2014, une autre décision de la Cour suprême a statué que les nations autochtones ne pouvaient pas être ignorées quand un grand projet passait sur leurs terres.

Je comprends tout le monde, là-dedans. Je comprends le monde de ne pas y comprendre grand-chose, moi aussi je pars de loin. Je comprends le gars furieux qui m’a envoyé, la semaine dernière, son avis de mise à pied temporaire du CN. Je comprends l’envie d’espérer que la police va jouer à Bruce Willis et kicker des culs pour que l’économie, les jobs, les marchandises recommencent à rouler.

Je comprends même Trudeau de ne pas mettre son poing sur la table, enfin pas tout de suite. Je comprends moins sa stratégie de communication inexistante, comme si la démonstration de sa bonne foi était en soi suffisante pour calmer les esprits.

Je ne comprends pas qu’il ne soit pas revenu de son périple africano-européen plus vite. Je ne comprends pas que le PM qui allait réconcilier le Canada et les peuples autochtones soit aussi démuni que tous les autres avant lui devant la crise actuelle.

Je comprends les autochtones de ne pas croire Justin Trudeau. Il est arrivé en 2015 la plume dans une main, sauge fumante dans l’autre, et on aurait pu croire à ce moment-là qu’il était le fils d’un chef héréditaire autochtone tant il se définissait par le mot « réconciliation »…

Quatre ans et demi plus tard, les autochtones ont déchanté face au PM en matière de réconciliation. Et le PM, encore une fois, constate dans la crise actuelle qu’entre les bonnes intentions et le réel, il y a un décalage étourdissant.

C’est formidable de parler de réconciliation, mais les blocus, boss, comment tu vas les faire disparaître ?

Je comprends ceux qui regardent les trains immobilisés et qui se disent : et le propane ?

Et le chlore ?

Et les marchandises ?

Et les jobs ?

Je ne dis même pas « je comprends, mais… », y a pas de mais, y a pas de noir ou blanc. Je vous le disais : je comprends tout le monde. Sauf ceux qui pensent que Bruce Willis peut régler ça avec la méthode forte parce que l’iceberg d’injustice sous les barricades de neige sur les voies ferrées, il ne se réglera pas à coups de pied dans le cul.

Je comprends les autochtones qui se disent que les décisions de la Cour suprême, les conclusions d’innombrables commissions d’enquête, les reportages sur les réserves sans eau potable, sur les conditions de vie dignes du tiers monde, ça ne suffit jamais pour que leur bonheur pèse dans la balance.

Je les comprends de se dire que quelques blocus, soudainement, captent l’attention de tout le pays sur cette dispute territoriale en Colombie-Britannique ; là, les autochtones ont l’attention de tous les premiers ministres, de toute la classe politique, de toutes les télés, de toutes les radios et de tous les chroniqueurs…

Cette dispute à propos du gazoduc en Colombie-Britannique dure depuis 10 ans, comme le rappelait l’ethnologue Isabelle Picard. Qui en parlait, de 2010 jusqu’à il y a 15 jours ?

Personne, ou presque.

Aujourd’hui, tout le monde en parle. Pas mêlant, je sais désormais comment prononcer Wet’suwet’en du premier coup. Les blocus, ça fait suer. Mais ça marche.