(QUÉBEC) François Legault fait fausse route quand il préconise une intervention musclée des forces policières pour libérer le réseau ferroviaire des barricades dressées par les nations autochtones à travers le pays. Politiciens, hauts fonctionnaires, ex-policiers qui ont fait face au même problème sont unanimes : il faut faire preuve de patience pour arriver, à tout prix, à un règlement pacifique du litige.

DENIS LESSARD DENIS LESSARD
La Presse

La crise d’Oka, de juillet à octobre 1990, est l’illustration même de ce qu’il faut éviter. Un projet d’agrandissement d’un terrain de golf met alors le feu aux poudres : on empiéterait ainsi sur une pinède abritant un cimetière ancestral des Mohawks. Les autochtones bloquent la route, l’accès au pont Mercier est interdit par les Warriors. Le drame durera plus de deux mois. Dès le 11 juillet, l’affrontement tourne à la crise. Une intervention de la Sûreté du Québec dans la pinède tourne mal. Un jeune policier, Marcel Lemay est tué, touché par une balle lors d’une fusillade avec les résistants mohawks.

« Cela avait profondément marqué [Robert] Bourassa », se souvient Jean-Claude Rivest, proche conseiller du premier ministre. « Il nous disait qu’il était prêt à payer un prix politique à cause de la crise, mais à condition qu’il n’y ait pas d’autres décès. »

« Combien de morts ? »

Quand l’armée prend position, un mois plus tard, un officier vient faire le point lors d’une réunion restreinte du Conseil des ministres, se souvient Rivest. « Le militaire avait dit : “Si vous donnez le feu vert, le pont Mercier sera libéré en moins de 30 minutes !” Dubitatif, Bourassa a alors demandé : “Combien y aurait-il de morts ?” Et le militaire a répondu : “On ne peut prévoir. On les compte après.” »

PHOTO DENIS COURVILLE, ARCHIVES LA PRESSE

Des soldats, assaillis par des jets de pierre, battent en retraite à Kahnawake, l’un des lieux d’affrontements pendant la crise d’Oka.

John Parisella, ancien chef de cabinet de Bourassa, se souvient que Jacques Parizeau, alors chef de l’opposition, ne voulait pas politiser le dossier. « Il nous aurait appuyés dans le recours à la force, dit-il. Le gouvernement a été patient. Ça a duré deux mois et on a perdu 18 points dans les sondages. »

L’histoire retient que Parizeau favorisait la ligne dure et réclamait une intervention musclée pour libérer le pont Mercier. En fait, la réalité est plus nuancée. Parizeau souhaitait avant tout que l’armée canadienne entre en scène, convaincu que la Sûreté du Québec ne faisait pas le poids. Dans une intervention, les policiers avaient utilisé des gaz lacrymogènes, mais, n’ayant pas tenu compte du sens du vent, ils en avaient subi les conséquences. 

La SQ avait formé des barricades avec des sacs de sable, une protection bien insuffisante contre la puissance de feu des Warriors. L’armée optera quant à elle pour des tranchées.

Proche conseiller de M. Parizeau à l’époque, Jean Royer se souvient d’une réunion au bureau de Robert Bourassa, alors dans l’édifice Hydro-Québec à Montréal. Le chef de cabinet John Parisella était inquiet devant la puissance potentielle des armes des Warriors. « M. Parizeau avait relevé que dans ces situations, le renseignement est névralgique. Selon lui, les informations dont disposait la SQ étaient bien approximatives », se souvient Royer.

Une évaluation partagée même par les policiers appelés sur les lieux. « Dès le début, il était évident que c’était une situation où l’intervention de l’armée était nécessaire. Ce n’était pas pour la police », observe aujourd’hui Paul Girard, commandant qui dirigeait un contingent de 100 policiers de la SQ sur la scène de la crise. Il y avait été dépêché une semaine après la mort du caporal Lemay, qu’il connaissait personnellement. « C’est clair que ce jour-là, le renseignement avait fait défaut. La SQ aurait dû savoir qu’il y avait là des gens armés », résume-t-il.

Solution pacifique

Mais de tous les horizons, ceux qui ont vécu des litiges avec les communautés autochtones font la même lecture : il faut à tout prix éviter un affrontement violent. Responsable des relations avec les autochtones au sein du Conseil des ministres, en tout pendant plus de huit ans, de 2005 à 2018, Geoffrey Kelley a un souvenir limpide de la commémoration de la crise d’Oka, en juillet 2015. « Vingt-cinq ans plus tard, tout le monde marchait encore sur des œufs, il y avait toujours de la tension », se souvient M. Kelley. On peut comprendre la frustration des voyageurs, des chefs d’entreprise frappés durement par les conséquences des blocus, « mais l’usage de la force n’est pas la solution. Il faut à la fin trouver une solution pacifique », insiste-t-il.

Sur la situation actuelle, il juge « incompréhensible qu’après deux semaines de crise, on n’ait pas trouvé un lieu de dialogue, une voie permettant au moins d’échanger sur une solution. Ça urge », martèle-t-il. Depuis une semaine, le chef bloquiste Yves-François Blanchet a probablement eu la proposition la plus sensée, selon lui : que la police se retire des sites assiégés, comme la GRC s’y est engagée jeudi. « Il faut être patient, sans quoi, on se retrouve avec des problèmes importants », renchérit Laurier Thibault, ancien chef de cabinet du regretté John Ciaccia, au cœur de la crise de l’été 1990.

Un affrontement déclencherait une réaction en chaîne, prévient André Maltais, longtemps sous-ministre aux Affaires autochtones à Québec. « Tant qu’on ne se penche pas sur la question du territoire, on risque un soulèvement. Chez chaque autochtone, cette question génère une sourde colère. Devant l’usage de la force, les groupes vont se fédérer », dit M. Maltais, à la tête de ce ministère pendant dix ans. Lui aussi pense que la solution passe par un retrait de la police et la nomination d’un médiateur acceptable aux deux parties. Dans les années 1970, Robert Bourassa avait confié ce mandat à John Ciaccia, ancien haut fonctionnaire des Affaires indiennes à Ottawa. Cela avait débouché sur la Convention de la Baie-James, qui porte bien plus sur « un projet de société » pour les Cris que sur la gestion des barrages, observe André Maltais.

Une solution viable ne pourra venir que des communautés elles-mêmes, observe Louis Bernard, mandarin de longue date à Québec, responsable à deux occasions des négociations avec les Mohawks, en 2000 et en 2010. « Au cours des dernières années, les relations entre les Mohawks et le gouvernement du Québec étaient bien meilleures », observe M. Bernard. Des entrevues récentes du chef mohawk Joe Norton, il décode une volonté de rapprochement du conseil de bande, une volonté d’amener les traditionalistes de la Maison longue à des compromis.

En 1990, à Oka, la volonté de compromis des membres les moins dogmatiques de la communauté avait offert la sortie de crise. Les mémoires de John Ciaccia évoquent le moment troublant où le général John de Chastelain avait annoncé que l’armée allait avancer contre les Warriors. De nombreux Mohawks avaient décidé de quitter la réserve de Kahnawake en empruntant le pont Mercier. En rangs serrés, des membres de la communauté blanche ont alors tenté de leur barrer la route, « en leur lançant tout ce qui leur tombait sous la main, des bâtons, des pierres, de grosses roches ». La police ne faisait rien, personne n’a été arrêté. Devant son téléviseur, John Ciaccia pleurait.