Au palmarès des projets ankylosés, celui de la transformation de la bibliothèque Saint-Sulpice arrive au sommet. Abandonné depuis 2006, ce magnifique bâtiment historique du Quartier latin, à Montréal, a toutes les misères du monde à se doter d’une nouvelle vocation.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Cette longue et sinueuse aventure symbolise malheureusement le sort de plusieurs grands projets culturels au Québec. Elle est faite de plusieurs choses : de lenteur administrative, de prudence, de manque de moyens financiers, de gonflements de coûts… La rengaine, quoi !

Mais aujourd’hui, cette aventure a grandement besoin d’un coup de fouet.

Pour bien comprendre les enjeux de ce projet, je vous propose une chronologie des événements.

Juillet 2005. Après le transfert de sa collection, la bibliothèque Saint-Sulpice est vendue au coût de 2,5 millions à l’UQAM. Celle-ci la met en vente deux ans plus tard. Des investisseurs privés manifestent leur intérêt. Pour protéger cet édifice patrimonial, le gouvernement du Québec le rachète au coût de 4,5 millions.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Façade de la bibliothèque Saint-Sulpice, dans le Quartier latin, à Montréal

Avril 2010. La ministre de la Culture, des Communications et de la Condition féminine, Christine St-Pierre, annonce un projet qui donne un nouveau souffle à la bibliothèque Saint-Sulpice : elle deviendra la maison de 27 organismes culturels. Le gouvernement projette d’y investir 5 millions pour y aménager une salle de spectacle de 400 places. Le projet fait patate.

Mai 2015. La Presse révèle que la bibliothèque Saint-Sulpice, conçue par l’architecte Eugène Payette dans un style beaux-arts et inaugurée en 1915, est à vendre. La nouvelle fait boule de neige. Quelques jours plus tard, le gouvernement de Philippe Couillard fait marche arrière et annule la vente.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

En janvier 2016, l’ancien maire de Montréal Denis Coderre a annoncé que la bibliothèque Saint-Sulpice deviendrait la propriété de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et qu’une aide financière de la Ville de Montréal et du ministère de la Culture et des Communications totalisant 17 millions de dollars servirait à financer le projet de transformation.

Janvier 2016. Le maire Denis Coderre annonce que le bâtiment devient la propriété de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) et qu’une aide financière de la Ville de Montréal et du ministère de la Culture et des Communications (MCC) totalisant 17 millions de dollars servira à financer le projet de transformation. Le maire précise que le tout sera prêt à temps pour les célébrations entourant le 375e anniversaire, en 2017.

Janvier 2017. Un concours national d’architecture est lancé.

IMAGE FOURNIE PAR IN SITU ATELIER D’ARCHITECTURE

Vue projetée du fab lab de la bibliothèque Saint-Sulpice

Juin 2017. On apprend que le concours est remporté par le consortium in situ + DMA. Le projet propose notamment un médialab, un laboratoire de création de type fab lab et un laboratoire d’innovation sociale (living lab) visant une clientèle jeune.

Le projet est évalué à environ 24 millions de dollars.

Juin 2018. Un appel d’offres est lancé.

Octobre 2018. En raison de coûts plus élevés que les estimations prévues, on annule les appels d’offres.

Février 2019. On confie à la Société québécoise des infrastructures (SQI) le mandat d’analyser les modes d’exécution du projet et d’évaluer les coûts.

Septembre 2019. Le rapport de la SQI ajuste la prévision budgétaire. On recommande également de prévoir des fonds de contingence (10 %) et de réserve (20 %).

Les coûts réels du projet sont maintenant évalués à environ 30 millions de dollars.

Avec les fonds de contingence et de réserve, on atteint les 37 millions de dollars.

Novembre 2019. La Fondation de BAnQ annonce le lancement d’une campagne de financement destinée à soutenir le projet Saint-Sulpice. L’objectif de 4,5 millions de dollars servira à l’achat d’équipement technologique et à la tenue d’activités publiques.

Voilà donc où nous en sommes !

Au cabinet de la ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, on m’a dit que ce projet était une « priorité » et qu’on souhaitait ardemment que ce dossier avance. Mais on m’a aussi dit que tant et aussi longtemps que les chiffres « ne [seraient] pas attachés plus solidement », une décision ministérielle pourrait difficilement être prise. Le MCC craint visiblement un autre projet qui serait marqué par des dépassements de coûts.

Du côté de la Ville de Montréal, on observe la même prudence. « En raison de l’effervescence du marché de la construction et dans l’objectif de respecter nos balises budgétaires, nous travaillons présentement avec nos partenaires afin d’analyser la portée du projet et en confirmer le montage financier », m’a écrit Geneviève Jutras, attachée de presse de la mairesse Valérie Plante.

Je comprends l’extrême prudence du MCC et de la Ville de Montréal. Mais je comprends aussi que l’on souhaite que le projet de la bibliothèque Saint-Sulpice soit redéfini et accompagné d’un budget plus restreint.

Demain soir, la Fondation de BAnQ va tenir sa soirée-bénéfice annuelle. À raison de 200 invités qui ont payé 550 $ leur billet, la Fondation devrait annoncer qu’une somme d’environ 100 000 $ a été amassée. Cet argent ira en partie au projet de la bibliothèque Saint-Sulpice, mais aussi à d’autres projets de BAnQ.

J’espère que de nombreux généreux donateurs vont s’intéresser à ce projet, car à coups de 100 000 $, la Fondation de BAnQ, qui accomplit un incroyable boulot là-dedans, a besoin d’aide.

Voilà le défi qu’a devant lui Jean-Louis Roy, le président-directeur général de BAnQ. Il hérite de cet énorme dossier qui a vu le jour sous sa prédécesseure Christiane Barbe avant de passer entre les mains de quelques intérimaires.

En entrevue avec ma collègue Suzanne Colpron, en décembre dernier, Jean-Louis Roy disait qu’on tentait de retrancher quelques centaines de milliers de dollars au budget de ce projet. Si tout va bien, les travaux devraient commencer en 2022.

Bref, en demeurant optimiste, 20 ans auront séparé la fin des activités de la bibliothèque Saint-Sulpice de sa nouvelle vie.

Alors, qui va sortir le fouet ?

Ça serait bien que deux jeunes qui ont actuellement 16 ans puissent se dire dans quatre ou cinq ans : 

« On se retrouve au Saint-Sulpice ?

— Le bar ?

— Ben non, niaiseux, au fab lab ! »