On rase le tout ? Ça, c’est la blague usée que me sert ma coiffeuse chaque fois que je la vois. On rase le tout ? C’est aussi la question qu’on pose quand on s’attaque à un projet immobilier qui implique des bâtiments anciens ou patrimoniaux.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Parfois on rase, parfois on conserve, mais très souvent on fait du façadisme, c’est-à-dire que l’on conserve la façade du bâtiment afin de pouvoir jouir à sa guise du reste de l’espace.

Décrié et dénigré par ceux qui défendent la valeur patrimoniale de nos monuments et bâtiments, le façadisme est devenu un moyen facile et souvent fallacieux de sauver les apparences.

Le dernier exemple nous vient d’un projet piloté par le Groupe Canvar, qui souhaite transformer des immeubles situés dans un quadrilatère historique de Montréal en un complexe de 290 logements. Les responsables du projet promettent de conserver certaines façades (du 2105 au 2137 de la rue De Bleury) pour ériger leur complexe. 

Après la réunion du conseil d’arrondissement de Ville-Marie, tenue le 11 février dernier, la mairesse Valérie Plante a dit que son administration prenait « un moment de recul » pour réfléchir à ce projet. Bonne décision.

En entrevue avec ma collègue Sara Champagne, Dinu Bumbaru, directeur des politiques de l’organisme de défense Héritage Montréal a eu ces mots colorés pour qualifier l’opération : « C’est du canyon avec de la pelure de patrimoine en spray. » Et v’lan !

« C’est sûr que c’est du trouble de composer avec le patrimoine », m’a dit Philippe Lupien, architecte, architecte-paysagiste et directeur du programme de premier cycle en design de l’environnement à l’UQAM. « C’est du trouble pour le client, pour l’architecte, pour la ville, pour tout le monde. Mais c’est pour ça qu’on est là, pour se donner du trouble. »

Même si on parle depuis des années du façadisme, le nombre d’exemples malheureux ne cesse d’augmenter au Québec. Il suffit de lever les yeux. Chaque fois que je longe l’édifice du carré Saint-Laurent (Saint-Laurent, Sainte-Catherine et Clark), je ne peux m’empêcher de poser un regard trouble sur l’opération de façadisme qui a été réalisée du côté du boulevard Saint-Laurent.

Ceux qui ont réalisé le projet (la Société de développement Angus et le cabinet d’architectes Provencher_Roy) ont reçu comme mandat d’intégrer certaines façades provenant d’immeubles qui étaient situés au nord du Monument-National.

Malgré le mauvais état d’une bonne partie des pierres, le ministère de la Culture a quand même insisté pour que les promoteurs en fassent une bonne utilisation. Le résultat rend perplexe. Je n’appelle pas cela du façadisme. Nous sommes plutôt ici à Las Vegas.

Cette « disneysation » du patrimoine s’étend maintenant aux églises. Le dernier truc qu’on a trouvé pour « rappeler » la présence de notre patrimoine religieux est de conserver les clochers. On a fait cela lors de la construction du CHUM avec l’église Saint-Sauveur (angle Viger et Saint-Denis).

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Le clocher de l'église Saint-Sauveur a été conservé lors de la construction du CHUM.

Au rythme où l’on abandonne les églises au Québec, on n’a pas fini de voir des clochers tronçonnés et plaqués au ras le sol. « Le façadisme, c’est un peu comme acheter des indulgences », m’a confié Philippe Lupien. Voilà une expression qui prend tout son sens ici.

Il faut toutefois faire attention avant de jeter la première pierre aux architectes, aux clients et aux promoteurs des projets immobiliers. Ceux-ci se retrouvent parfois pris dans un étau. Entre la volonté de préserver le patrimoine et l’obligation de faire de l’acharnement thérapeutique, les choix ne sont pas toujours faciles à faire.

En fait, il faut voir le façadisme comme une conséquence de notre irresponsabilité à l’égard du patrimoine. « On oublie de se poser des questions qui auraient dû être posées en amont », m’a dit Renée Genest, directrice générale de l’organisme Action patrimoine. « Pourquoi laisse-t-on autant de bâtiments à l’abandon ? Pourquoi ne sommes-nous pas capables d’assurer la préservation avant qu’on arrive à l’étape du façadisme ? C’est ça qu’il faut se demander collectivement. »

Philippe Lupien partage ce point de vue. « Si on se rend à l’étape du façadisme, c’est que le projet est passé au bureau des permis, devant des comités consultatifs d’urbanisme, devant divers comités qui ont donné carte blanche aux concepteurs. Les architectes sont pris entre l’arbre et l’écorce. La marge de manœuvre de l’architecte est souvent mince. »

Je ne suis pas en train de vous dire qu’il faut tout conserver et empêcher de nouveaux projets de voir le jour. Mais je pense qu’il faut être très vigilant et que les autorisations de façadisme doivent se donner au compte-gouttes.

« Ce n’est pas vrai qu’on préserve le patrimoine en faisant ça, ajoute Renée Genest. Le façadisme, ce n’est pas juste la responsabilité des villes, des promoteurs et des architectes. Il faut aussi que la population apprenne à s’opposer aux projets qui ne nous conviennent pas. »

Avez-vous déjà vécu l’expérience d’être sur une scène de théâtre et de marcher derrière le décor ? C’est un truc saisissant. Décevant. Désillusionnant.

Cette traversée du vide et du faux, c’est ce qui nous attend si on laisse notre patrimoine devenir un vulgaire panneau de décor.