Le conflit opposant les chefs héréditaires de la Première Nation des Wet’suwet’en au projet de gazoduc Coastal GasLink, en Colombie-Britannique, a des échos dans tout le Canada. Depuis la semaine dernière, les manifestations prennent de l’ampleur. Explications.

Janie Gosselin Janie Gosselin
La Presse

Pourquoi les gens manifestent-ils ?

Les manifestations ont pris de l’ampleur après une intervention de la Gendarmerie royale du Canada le 6 février dernier en Colombie-Britannique. Depuis plusieurs années, huit chefs héréditaires de la nation wet’suwet’en, de même que leurs supporteurs et des militants écologistes, s’opposent au projet de gazoduc Coastal GasLink, qui doit passer par leur territoire. La semaine dernière, la GRC est intervenue pour faire appliquer une injonction accordée au promoteur du projet pour avoir accès à l’endroit et commencer ses travaux — les opposants bloquaient alors l’entrée. La GRC a ainsi démantelé leurs campements et arrêté six personnes. Les manifestations de soutien aux opposants ont alors pris de l’ampleur et plusieurs dizaines de personnes ont été arrêtées depuis. Plus largement, le traitement des peuples des Premières Nations est dénoncé. « Les gens des peuples autochtones partout au Canada sont vraiment fâchés, pas seulement à cause du traitement à Wet’suwet’en, ils sont fâchés du traitement qu’ils reçoivent eux-mêmes », a dit à La Presse Warner Naziel, le chef héréditaire de Wet’suwet’en aussi appelé Smogelgem, dans une entrevue téléphonique.

Pourquoi les manifestants perturbent-ils le transport ferroviaire ?

« L’idée, je pense, pour beaucoup, c’est de paralyser le Canada », explique M. Naziel. Il a suffi à une poignée de manifestants d’installer un barrage près de Belleville, en Ontario, pour perturber grandement le trafic ferroviaire, puisqu’il s’agit de la seule voie principale reliant l’Ouest canadien à l’Est, et l’est du Canada au centre des États-Unis. La police provinciale de l’Ontario a ordonné aux manifestants d’abandonner le blocage, mais le gouvernement fédéral semble pour l’instant préconiser la négociation. « Pour nous, c’est symbolique de manifester notre mécontentement près de rails de train qui traversent notre territoire », a expliqué mercredi matin un homme de 26 ans de la communauté mohawk de Kahnawake qui a participé aux blocages au sud de Montréal et a requis l’anonymat. Des blocages de routes et de voies ferrées avaient aussi été utilisés par les manifestants d’Idle No More, autre mouvement pancanadien de revendications mené par des autochtones, lancé en 2013.

Que veulent les manifestants ?

Les revendications sont nées de préoccupations sur la construction du gazoduc, que les manifestants souhaitent faire arrêter, mais touchent plus largement la question territoriale. « Nous devons avoir la possibilité de prendre nos propres décisions sur nos terres », estime M. Naziel, dénonçant les impacts environnementaux des projets miniers, gazoducs et barrages. « Alors que Trudeau parle de réconciliation, il n’y en a aucune, a dénoncé Sedalia Kawennota, rencontrée à Kahnawake. Changer le nom des rues à Montréal ne va rien faire pour nous si, à côté, on installe des pipelines sur nos terres […], mais nous nous tiendrons toujours debout. »

Quel est le projet Coastal GasLink ?

Le gazoduc de la filiale de TC Energy d’environ 670 km doit permettre d’acheminer du gaz naturel dans le nord de la Colombie-Britannique. Par la suite, le gaz naturel pourra être exporté à l’état liquide à l’étranger par LNG Canada. Le gazoduc devrait être en service en 2023. La préparation du site et les étapes préliminaires de la construction sont en cours depuis le début de l’année 2019.

Pourquoi les responsables de Coastal GasLink affirment-ils avoir tenu compte des intérêts des autochtones ?

Si les chefs héréditaires s’opposent au projet, les 20 élus des conseils de bande des Premières Nations, dont 5 élus des conseils de bande de Wet’suwet’en, l’ont appuyé. L’autorité des conseils de bande, dont la structure a été mise en place par la Loi sur les Indiens, contre celle des chefs héréditaires sur les décisions territoriales de la nation est au cœur du débat. Tous dans la communauté n’appuient pas les protestations des huit chefs héréditaires, ce qui crée des tensions entre les membres, comme l’a rapporté le Globe and Mail en janvier.

— Avec Mayssa Ferah, La Presse, The Globe and Mail et La Presse canadienne