(TYENDINAGA, Ontario) C’est d’abord le drapeau rouge des Warriors que l’on aperçoit au bout du chemin de campagne enneigé. Le symbole de la résistance mohawk. On y est. Au cœur de la rébellion autochtone qui paralyse une grande partie du transport ferroviaire au Canada depuis plus d’une semaine.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

On s’avance et, passé une longue file de voitures de journalistes garées au bord du chemin, on distingue un chasse-neige, une tente, une vieille caravane ornée d’une banderole – rouge, elle aussi : « STOP COLONIZATION ».

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Mais ce qui frappe surtout, c’est la modestie de cette insurrection. Son aspect broche à foin. Les manifestants ne sont qu’une vingtaine, tout au plus. Ils sont mal organisés. Ils n’ont pas l’appui de leur police ni de leur conseil de bande. Mais ils sont en colère.

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Des manifestants bloquent les voies ferrées près de la réserve mohawk de Tyendinaga, à mi-chemin entre Montréal et Toronto.

Dire qu’à elle seule, cette poignée de contestataires a forcé l’annulation de centaines de départs en train. Elle a même poussé VIA Rail et le CN à suspendre, jeudi soir, toutes leurs activités dans l’est du pays.

On s’avance un peu plus, à pied cette fois. Pas bien loin. Le comité d’accueil est plus glacial que le vent d’hiver qui balaie la campagne ontarienne. Nous sommes à l’orée de la réserve mohawk de Tyendinaga, à mi-chemin entre Montréal et Toronto.

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À deux pas du chemin de fer sur lequel aucun train n’a roulé depuis maintenant huit jours.

On foule presque les rails quand deux hommes nous ordonnent sèchement de rebrousser chemin. Ils en ont ras le bol des journalistes. « Vous n’arrêtez pas de mentir », me reproche l’un d’eux. « Est-ce que nous sommes des contestataires ? »

Je sens que c’est une sorte de test. Je tente une réponse.

« Euh… non ?

— C’est ça. Nous ne sommes pas des contestataires. Nous sommes des protecteurs des terres. »

Il ne m’en dira pas davantage. J’ai peut-être passé le test, mais je ne suis pas la bienvenue sur ces terres-là.

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Il est facile de dire que c’est la complaisance des autorités qui permet à ces manifestants de tenir des dizaines de milliers de Canadiens en otage.

Après tout, une injonction a été prononcée par la Cour supérieure de l’Ontario pour les empêcher de bloquer les voies ferrées. La police n’a qu’à faire son travail. Elle les embarque, hop, et le tour est joué. On n’en parle plus.

Mais rappelez-vous la crise d’Oka, en 1990.

La situation est explosive, en ce moment, dans la réserve de Tyendinaga. La dernière chose que veulent les autorités, c’est fournir l’allumette pour tout faire sauter.

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Les journalistes ne sont pas les bienvenus parmi les manifestants qui bloquent le chemin de fer près de Belleville, en Ontario.

Le ministre des Services aux Autochtones, Marc Miller, préfère user de diplomatie. Il a invité les contestataires à une rencontre, samedi, à condition qu’ils lèvent les barricades.

« Comme vous le savez, il s’agit d’une situation très instable et la sécurité de toutes les personnes impliquées est de la plus haute importance pour moi », a-t-il écrit tard mercredi soir dans un courriel envoyé aux contestataires, jusqu’ici resté sans réponse.

Les manifestants se plieront-ils à sa demande ? Ils ont juré de maintenir leur blocus jusqu’à ce que la GRC quitte le territoire de la Première Nation de Wet’suwet’en, dans le nord-ouest de la Colombie-Britannique. Là-bas, les chefs héréditaires s’opposent à la construction d’un pipeline de gaz naturel.

Mais leur colère dépasse maintenant cette histoire de pipeline.

Ils veulent être entendus.

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Un autobus scolaire peint en noir, une tente, un feu qui brûle dans un vieux baril de métal.

Un autre campement a été monté à la hâte, dans la nuit de mardi à mercredi. Nous sommes tout près du barrage principal, mais à l’intérieur de la réserve de Tyendinaga. « C’est le plan B, le camp B », m’explique Jacob Morris.

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Barrage secondaire à l’intérieur de la réserve de Tyendinaga

Au cas où la police provinciale de l’Ontario se déciderait à démonter les premières barricades, il restera toujours ce campement. Plus modeste encore que le premier.

Ici, on ne chasse pas (encore) les journalistes.

Une dizaine de personnes se réchauffent autour du feu. Seules quelques-unes viennent de la réserve. D’autres sont venues de loin pour soutenir leurs frères et sœurs autochtones. Il y a bien aussi deux ou trois militants blancs. C’est tout.

Jacob Morris est un enfant de Tyendinaga. Une réserve pauvre, composée de bungalows défraîchis. Avec, en prime, un avertissement de faire bouillir l’eau en permanence.

Il le reconnaît sans détour, il ne se gèle pas dans ce campement pour manifester sa solidarité avec la Première Nation de Wet’suwet’en. Pas seulement, en tout cas. « Cette manif, c’est devenu beaucoup plus que ça. »

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Je ne m’étais pas annoncée et je dois dire qu’après l’accueil reçu au campement principal, je n’y croyais pas trop. Mais, contre toute attente, le chef des Mohawks de Tyendinaga accepte de me donner une interview impromptue.

Donald Maracle me reçoit dans son bureau… pour me dire que je devrais couvrir les événements en Colombie-Britannique. Pas chez lui. « Nous n’avons pas déclenché cette manifestation. »

Il n’a pas le contrôle sur ces contestataires.

Déjà, le chef de police mohawk Jason Brant leur a poliment demandé de lever le camp. « Je comprends que le gros bonnet du CN perd des millions, leur a-t-il dit sans détacher les yeux de son texte. Mais cela affecte désormais les travailleurs. Les personnes qui vivent d’un chèque de paie à l’autre sont maintenant touchées. »

Le plaidoyer du chef de police n’a pas convaincu les manifestants.

Derrière son bureau, Donald Maracle écoute à peine mes questions. Nerveux, il lit un communiqué, posé devant lui.

« Nous vivons des moments délicats, des moments agités, et nous devons choisir nos mots avec prudence, finit-il par me dire. Il faut s’aménager un espace de dialogue positif. »

Il espère un dénouement rapide à cette crise. Il aspire à « de bonnes relations entre les peuples de ce pays ».

Mais il est ébranlé par les courriels haineux qu’il reçoit depuis le début de cette histoire. « Peut-être que vous, maudits paresseux, devriez vous trouver un travail et arrêter de vivre aux crochets du gouvernement », lui a-t-on écrit.

Les autres courriels sont de la même eau.

Ce n’est pas nouveau, bien sûr. Ce genre d’insultes refait surface chaque fois que des autochtones se lèvent pour défendre leurs droits, regrette le chef mohawk.

Malheureusement, rien n’indique que cela changera, tant que cette voie ferrée essentielle à l’économie du pays restera bloquée par une poignée de contestataires.

C’est là tout le drame des communautés autochtones, qu’on dirait trop souvent condamnées à n’inspirer que deux émotions chez leurs concitoyens : l’indifférence ou la colère.