La Presse présente une personne qui se démarque par son engagement et son humanisme. Un coup de chapeau à ces héroïnes et héros du quotidien, capables de changer le monde à leur façon.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Daniel Laflamme est né dans un rang derrière Granby, en allant vers Waterloo, il y a maintenant presque 70 ans.

« C’était digne d’Émilie Bordeleau », raconte-t-il en riant, évoquant l’héroïne des Filles de Caleb, assis dans sa chaise de barbier à la Maison du Père, un centre d’hébergement et de soins pour les hommes en difficulté.

Dans l’école du petit Daniel, il n’y avait pas d’eau courante, pas d’électricité, mais du chauffage au bois et une seule classe pour tout le monde, de la première à la septième année.

Le Québec allait plonger peu de temps après dans sa Révolution tranquille et commencer à changer radicalement. Mais dans le rang de la famille Laflamme, tout allait fort bien.

« On n’avait pas grand-chose, mais on ne le savait pas parce que tout le monde était comme ça », raconte l’enfant du milieu d’une famille de trois enfants. « Et on avait beaucoup d’amour. »

L’amour des parents, de la maîtresse d’école, de toute une famille élargie et une communauté tissée serré.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Rien ne fait plus plaisir à Daniel Laflamme que le regard d’un homme qui se regarde dans le miroir
 avec une certaine fierté après être passé à la coupe.

On était vraiment aimés. Et quand tu as de l’amour dans la vie, tu finis par faire ton chemin. Et comment on peut ne pas avoir un départ de vie heureux dans cette simplicité et cet amour-là ?

Daniel Laflamme

Un père qui travaille à l’usine, une mère à la maison. Des racines ancestrales agricoles, mais une terre familiale perdue pendant la crise de 29. Daniel Laflamme nous raconte tout ça parce qu’il veut que l’on comprenne d’où il vient et d’où vient cette envie d’aider qui a marqué sa vie, mais surtout les 10 dernières années, celles de sa retraite. C’est essentiellement, explique-t-il, un besoin de redonner.

Depuis 2010, Daniel Laflamme est en effet le barbier de la Maison du Père, un organisme du Centre-Sud qui aide, au quotidien, des centaines d’hommes en difficulté.

Totalement bénévolement, M. Laflamme se rend dans l’enceinte de la rue De La Gauchetière tous les lundis pour couper des cheveux, des barbes, des poils de nez ou d’oreilles, des moustaches d’hommes qui vivent pour la plupart dans la rue. Il retape le moral, reconstruit des dignités avec ses ciseaux et ses crèmes et ses potions qui sentent bon.

C’est incroyable, le bonheur que ça procure de transformer quelqu’un.

Daniel Laflamme

Rien ne lui fait plus plaisir que le regard d’un homme qui se regarde dans le miroir avec une certaine fierté après être passé à la coupe. « Et si je sens de la tristesse dans leur regard, je leur dis : “Regardez comme vous êtes beau.” » Toujours, il les vouvoie. « C’est la moindre des choses. La politesse élémentaire. » Peu de gens le savent, mais M. Laflamme n’a jamais fait carrière en coiffure.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Après son cours classique, auquel il a eu accès grâce à une bourse, il a fait un cours professionnel en documentation dans un des nouveaux cégeps que le Québec venait de se donner. « C’était la première année du programme. » Il est ainsi devenu archiviste et a été recruté par le gouvernement du Québec pour travailler dans ses bibliothèques spécialisées. D’abord du côté juridique, puis en économie du travail et finalement au Conservatoire d’art dramatique, où il a terminé sa carrière. Sa vie professionnelle, il l’a passée dans les livres, les papiers, pas dans les rasoirs et les peignes, et bien loin du shampooing.

Et la dernière tranche de ce parcours a été consacrée à aider des profs d’art dramatique et des cohortes de futurs comédiens, comme Charles Lafortune ou Anne-Élisabeth Bossé. Il les a vus devenir ce qu’ils sont. « J’ai vu naître une génération de comédiens… Et je me suis retrouvé dans un milieu dynamique, inspirant. »

Mais quand il a fallu partir, Daniel Laflamme a rapidement décidé d’occuper sa retraite en faisant du bénévolat. Pourquoi à la Maison du Père ? Parce que les Pères Trinitaires derrière le centre étaient aussi présents à Granby. Il les connaissait.

Au départ, le nouveau retraité faisait un peu de tout pour aider et puis il a remarqué que le barbier, présent une fois par semaine – plusieurs fois pendant le temps des Fêtes –, allait prendre sa retraite.

Voilà, s’est-il dit, ce que je vais faire !

Ne sachant rien de la coiffure, mais aucunement motivé à apprendre les rudiments de la teinture ou des rouleaux, il a mis de côté l’idée de suivre un cours en bonne et due forme et s’est plutôt trouvé un coiffeur professionnel prêt à l’aider à apprendre la base nécessaire pour aider les sans-abri. La coupe, la barbe, les favoris, la gestion des poils indisciplinés qui choisissent de pousser un peu partout sur la tête des hommes avec les années.

Et c’est ainsi qu’il a commencé, nourrissant sa curiosité et son perfectionnisme avec des vidéos de YouTube illustrant l’art d’obtenir un look dernier cri. Le style long sur le dessus, très court sur les côtés, il le maîtrise.

« Et ce n’est pas vrai, plus vrai, que les hommes arrivent et disent “fais-moi n’importe quoi”. » Ils ont leurs exigences côté coupe comme ils en ont quand vient le temps de choisir des vêtements dans le vestiaire rempli de pantalons, t-shirts et autres boxers et paletots donnés à l’organisme.

C’est souvent le seul moment de la journée où il pourra dire “moi, je veux ça”.

Daniel Laflamme

Chaque lundi, la routine est la même. Les hommes arrivent à la Maison du Père et mettent leurs biens dans des casiers désignés, puis ils se font donner de quoi se doucher et se changer avant de passer, s’ils le veulent, à la coupe.

Là, pour une rare fois dans leur journée, leur semaine, leur mois, quelqu’un les touchera, leur prendra doucement la tête.

Et eux, ils toucheront le cœur de Daniel Laflamme.

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