Au lieu de mettre des bâtons dans les roues des Québécois qui souhaitent accueillir des réfugiés, le gouvernement Legault aurait tout intérêt à leur faciliter la vie tant ce programme de parrainage unique, qui a fait ses preuves depuis 40 ans, est une aubaine pour la société.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

On a vu depuis jeudi des gens devoir faire des pieds et des mains dans l’espoir d’être parmi les 100 premiers à déposer leur dossier de parrainage lundi matin aux bureaux du ministère québécois de l’Immigration. Vu le petit nombre de dossiers acceptés, ce qui aurait dû être assez simple – déposer une demande – s’est transformé en absurde course à obstacles de la solidarité. Le processus de dépôt de candidatures, qui devait obligatoirement se faire par l’entremise de messagers par souci « d’équité » pour des demandeurs demeurant loin de Montréal, a donné lieu à une situation de cafouillage prévisible, marquée par de la surenchère et de l’intimidation. Pour l’équité de ce système « premier arrivé, premier servi », on repassera…

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Un livreur de courrier attendait lundi de pouvoir déposer une caisse remplie de demandes de parrainage.

Critiqué de toutes parts pour son impassibilité devant ce chaos annoncé depuis longtemps par de nouveaux parrains inquiets, le ministre de l’Immigration Simon Jolin-Barrette a fini par reconnaître tardivement lundi, dans un communiqué, que le système de dépôt de candidatures n’était pas exactement un modèle d’efficacité et devait être revu. Mardi, le premier ministre François Legault s’est porté à la défense de son ministre, estimant que Simon Jolin-Barrette n’avait « pas du tout » démontré un manque d’humanité dans ce dossier.

« On a reconduit la méthode qui avait été mise en place par les libéraux. De toute évidence, ça ne fonctionne pas. Donc, il va falloir changer la méthode », a déclaré le premier ministre, invoquant l’excuse du « manque de temps » pour ne pas l’avoir fait avant.

Ce qui s’est passé lundi n’était pourtant qu’une reprise parfaitement prévisible de ce qui s’était déjà passé près d’un an et demi plus tôt, en septembre 2018, soit deux semaines avant l’élection du gouvernement caquiste. La même « cohue administrative » avait alors déjà été dénoncée par des citoyens inquiets qui avaient dû passer la nuit dehors dans l’espoir de déposer leur demande de parrainage.

Il était donc inutile de répéter la même expérience chaotique près d’un an et demi plus tard, en plein hiver, pour comprendre que ça ne fonctionnerait pas davantage, d’autant plus que plusieurs reportages ont sonné l’alarme une fois de plus dès la semaine dernière, donnant l’occasion au ministre de rajuster le tir avant lundi. Ce qui est présenté comme un manque de temps ressemble davantage à un déficit d’empathie ou à de l’incompétence. Lorsqu’on a à cœur un problème qui est décrié depuis plus d’un an par des citoyens, on trouve en général le temps de s’y pencher.

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Le gouvernement Legault a donc promis de revoir ce système défaillant. Soit. Il n’est jamais trop tard pour bien faire. Mais ce serait dommage que la seule leçon que l’on tire de ce fiasco administratif consiste à remplacer un système de dépôt de dossiers par messagers par un système de dépôt par voie électronique… 

Car le véritable problème mis en lumière par ce chaos administratif est ailleurs : c’est celui du trop petit nombre de dossiers de parrainage de réfugiés acceptés compte tenu de la popularité et du succès de ce programme.

D’une certaine façon, c’est un sacré beau problème que cette cohue de citoyens solidaires prêts à ouvrir leurs bras à des inconnus n’ayant pas la chance de vivre dans un pays en paix. Car comme je le disais d’entrée de jeu, ce programme de réfugiés parrainés par le secteur privé est une véritable aubaine pour la société. Il permet à l’État de s’assurer, à coût minime, d’avoir des réfugiés bien accueillis et bien intégrés.

Les réfugiés parrainés par des groupes de citoyens, qui s’engagent à les prendre en charge durant leur première année au pays, ont des taux d’emploi et des revenus supérieurs à ceux des réfugiés pris en charge par le gouvernement, révèle une étude récente publiée par Statistique Canada. Cela demeure vrai même lorsqu’on tient compte des différences sur le plan de la scolarité et de la maîtrise du français ou de l’anglais des réfugiés. Dans un tel contexte, je comprends mal que le gouvernement Legault n’élargisse pas l’accès à ce programme exemplaire, qui fait l’envie de plusieurs pays d’Europe. Il faut respecter la capacité d’accueil du Québec et la capacité d’intégration, nous dit-on. Mais justement, si des citoyens se bousculent à la porte du Ministère un lundi glacial d’hiver dans l’espoir d’accueillir une famille de réfugiés et les aider à s’intégrer, n’est-ce pas respecter leur « capacité d’accueil » que de leur permettre de le faire ?

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À une époque où on a l’impression d’être si impuissant face à la marche du monde, ses violences, ses clivages et ses inégalités, le programme de parrainage a aussi une valeur inestimable sur le plan humain, tant pour ceux qui accueillent que pour ceux qui sont accueillis.

PHOTO FOURNIE PAR LES MARRAINES DE LAMIS

Quelques-unes des marraines de Lamis, un groupe de 13 femmes qui parrainent une famille de réfugiés syriens. Léa Murray (au premier plan), Meissoon Azzaria, Jennifer Lys Grenier, Joanne Comte, Isabelle Gendreau et Mylena Bergeron

J’en parlais récemment avec des membres du groupe Les marraines de Lamis, qui réunit 13 femmes qui attendent avec impatience la venue d’une famille de réfugiés syriens. « Il y a quelque chose de profondément humain et presque salvateur dans le fait de se dire : je pose un geste, il est très modeste, il ne changera pas la structure du monde. Mais il va faire en sorte que, dans la mesure où moi, je peux aider, je vais le faire », me dit Jennifer Lys Grenier, qui a proposé ce projet de « marrainage » à ses amies.

Le projet est né lorsqu’un collègue de Jennifer, qui travaille à la Table de concertation au service des personnes réfugiées et immigrantes, lui a transmis le courriel de Lamis, une mère syrienne de 28 ans, qui cherchait à fuir la guerre et à offrir une vie paisible à ses enfants.

Je sais que nous ne sommes pas les seuls au monde à vivre cette situation, mais j’espère pouvoir faire partie de ceux que vous pourrez aider à survivre.

Lamis, une mère syrienne de 28 ans, dans un courriel

En lisant la lettre, Jennifer se sentait incapable de détourner le regard. Une mère syrienne avait lancé une bouteille à la mer. Une mère québécoise l’avait ramassée. Dès lors, il lui fallait faire quelque chose. Très vite, sans hésiter, 12 femmes autour d’elle se sont levées et ont dit : « J’embarque ».

« La décision de parrainer une famille avec qui on n’a aucun lien de filiation, c’est un geste qu’on pose parce qu’on choisit de croire au pouvoir de la collectivité et mettre en œuvre cet engagement à travers une entreprise très concrète de solidarité et d’entraide », souligne Jennifer. À ses côtés, son amie Joanne Comte raconte qu’elle ne pouvait faire autrement que de dire « oui » lorsque Jennifer lui a proposé d’être une marraine. Elle se sent privilégiée de le faire, elle dont le grand-père venait d’Alep. « C’est une action concrète, à portée de main et du cœur de n’importe qui », me dit-elle, émue.

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Les marraines de Lamis ont déposé leur demande en décembre 2016, à l’époque où on pouvait encore le faire par la poste. Bien qu’elles n’aient pas eu à affronter la cohue que l’on a vue lundi, elles s’impatientent devant les délais. Cela fait plus de trois ans que leur demande a été déposée.

La famille, qui a terminé toutes les étapes d’examen de son dossier au fédéral, attend depuis l’automne de recevoir son Certificat de sélection du Québec qui n’arrive pas. 

Le fédéral et le provincial se renvoient la balle, sans que l’on ne comprenne trop ce qui justifie ces délais. Au cabinet du ministre québécois de l’Immigration, on dit pourtant, sans pouvoir commenter ce cas précis, avoir réduit le « délai d’inventaire » pour les réfugiés parrainés, le faisant passer de 25 mois à une moyenne de 19 mois.

Malgré tout, les marraines de Lamis gardent espoir de pouvoir accueillir la famille d’ici au printemps. Le groupe, qui compte notamment une réalisatrice, des enseignantes, une avocate, des travailleuses du milieu communautaire et une ostéopathe, a lancé une campagne de sociofinancement pour amasser les 36 000 $ nécessaires pour loger une famille de six et en prendre soin pendant un an.

PHOTO FOURNIE PAR LES MARRAINES DE LAMIS

Lamis Ghozlan, son mari Rashed et leurs enfants espèrent pouvoir reconstruire leur vie au Québec grâce aux 13 marraines de Lamis.

Leurs yeux brillent quand elles parlent de Lamis, de Rashed et de leurs quatre enfants avec qui elles ont tissé des liens très forts au fil des conversations téléphoniques. « Ils sont vraiment formidables. On a hâte de les voir, de les entendre rire, d’aller jouer dans la neige avec eux, de les amener glisser, de faire des bouffes ensemble », dit Jennifer, en me montrant des vidéos des petits de la famille.

« Moi, j’ai hâte de voir les enfants s’en aller à l’école, marcher vers la liberté », ajoute Joanne, les yeux embués.

En matière d’immigration, le slogan du gouvernement Legault est « en prendre moins, mais en prendre soin ». Si la deuxième partie du slogan n’est pas là que pour la rime, on admettrait que cette belle formule de parrainage est une des meilleures façons d’y arriver.