Elles peuvent être à la fois tendres et exaspérantes, sages et colorées, tordues et banales. Mais elles se transmettent aussi de génération en génération, portées par des descendants à la mémoire de leurs aïeux. À la suite d’un appel à tous, de nombreux lecteurs nous ont fait part de leurs expressions favorites entendues de leurs parents et qui résonnent encore à leurs oreilles. Aujourd’hui, l’histoire d’une expression mystérieuse dont l’origine semble s’être perdue dans la nuit des temps.

Judith Lachapelle Judith Lachapelle
La Presse

Lorsqu’ils tentent subtilement (ou pas) de quémander un peu d’argent à leurs parents, nombreux sont les enfants qui se font servir plus qu’un « non » comme réponse. Certains parents se rebiffent à l’idée d’être pris pour une « banque à pitons » – version quand même plus imagée qu’un banal « guichet automatique ». D’autres en profitent pour sermonner une progéniture trop gâtée. « L’argent, ça pousse pas dans les arbres ! »

(D’ailleurs, la journaliste tient à saluer ici son paternel qui, économe tant en argent qu’en mots, se contentait de pointer l’érable du fond de la cour en marmonnant : « Les aaaarbres ! Les aaaarbres ! » Tout le monde comprenait le message.)

La mère de Jean Mayville, elle, répliquait joliment : « Je ne suis pas la banque à Jos Violon ! »

« Ma mère, qui est de Montréal, nous répétait souvent cette expression lorsque que nous lui demandions, par exemple, une barre de chocolat pendant qu’on faisait l’épicerie », nous raconte-t-il. D’autres lecteurs nous ont aussi évoqué s’être fait rabâcher les oreilles avec la fameuse banque à Jos Violon, parfois appelé Ti-Jos Violon.

Qui était Jos Violon ? Parce que oui, il a existé pour vrai. Et non, ce n’était pas un banquier. Ni un musicien, d’ailleurs.

Joseph Lemieux, dit Jos Violon, était un conteur charismatique qui a marqué le jeune Louis Fréchette (1839-1908), qui immortalisera sa mémoire lorsqu’il deviendra conteur à son tour. Dans La Presse du 22 octobre 1892, journal dans lequel Louis Fréchette publie ses contes, il évoque « ce grand individu dégingandé » qui avait « passé sa jeunesse dans les chantiers de l’Ottawa, de la Gatineau et du Saint-Maurice ». Au moment où Louis Fréchette, encore enfant, assiste aux performances du conteur à la Pointe-Lévis (probablement entre 1840 et 1850), Jos Violon « se faisait déjà vieux, et il était loin de s’imaginer que j’évoquerais sa mémoire plus d’un demi-siècle après sa mort », écrit Louis Fréchette, vers 1900.

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Capture d’écran du texte signé par Louis Fréchette dans le numéro de La Presse du 22 octobre 1892.

« Sans Louis Fréchette, Jos Violon serait tombé dans l’oubli », dit le professeur émérite en littérature québécoise à l’Université Laval Aurélien Boivin, qui a étudié le personnage.

Louis Fréchette reproduira huit contes entendus de Jos Violon. Ceux-ci évoquent « ses aventures de voyages dans les Pays d’en haut », avec des personnages qui s’appellent Coq Pomerleau ou Tipite Vallerand, qui sacrent et qui boivent, où le diable n’est jamais bien loin, et où d’autres personnages fantastiques comme des lutins et des marionnettes se mêlent au récit.

Et la banque de Jos Violon ? D’où vient-elle ?

« Aucune idée ! », admet Aurélien Boivin. Les contes de Jos Violon rapportés par Louis Fréchette ne font pas mention d’une banque, ou d’une quelconque richesse que l’homme aurait accumulée et qui aurait pu faire sa renommée.

Pourtant, nous écrira Aurélien Boivin après l’entrevue, il a lui aussi déjà entendu cette expression servie par son père, un « cordonnier instruit » qui avait étudié au collège classique. « Mais je suis à peu près sûr qu’il ne connaissait pas ce Jos Violon. »

D’où vient cette expression ? Comment s’est-elle transmise de génération en génération ? « Sans doute qu’elle trouve son origine dans les chantiers et les gars qui les ont fréquentés », croit le professeur Boivin. Jos Violon aurait travaillé dans les chantiers pendant une trentaine d’années notamment comme conteur. « Il faisait aussi de menus travaux, comme transporter de l’eau, faire le ménage autour du camp. Il n’était pas bûcheron ou, s’il l’était, il avait le privilège de quitter la forêt plus tôt, car il devait réfléchir aux contes qu’il aurait à raconter le soir », dit M. Boivin.

« Mon beau-père, aujourd’hui décédé, était cuisinier dans divers chantiers du côté du Saguenay vers la fin des années 1930, début des années 1940 », poursuit Aurélien Boivin. « Il m’a déjà précisé que les propriétaires de chantiers, pour attirer des bûcherons, leur promettaient une bonne bouffe préparée par un excellent cuisinier et insistaient sur le fait qu’ils pourraient entendre, le soir, un bon conteur. Car il ne faut pas oublier que ces hommes étaient éloignés de tout et n’avaient aucun loisir pour passer le temps. »

Se pourrait-il qu’au cours de ces longues soirées d’hiver, Jos Violon ait fasciné son auditoire avec une histoire de banque à la richesse infinie ? Une tirelire magique, un coffre au trésor débordant de piastres, un banquier généreux qui n’hésitait pas, lui, contrairement aux parents grincheux, à distribuer sa fortune à tous ceux qui lui quémandaient quelques cennes ?

Et que ce soit pour un cheval de bois, un bicycle à siège banane chromé ou une console de jeu XMachin-Truc, près de 200 ans après avoir envoûté ses spectateurs sous le ciel étoilé de la forêt boréale, la banque à Jos Violon continue de faire rêver les enfants, petits et grands.

Paroles d’argent

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Laure-Julie Maltais

« Ça va mal ? T’en fais pas ! Quand c’est rendu au boutte, ça revire »

Ma grand-mère s’appelait Laure-Julie Maltais, née en 1900 dans le rang Saint-Jean-Baptiste de Chicoutimi. Je l’ai connue dans ma petite enfance surtout et dans mon souvenir, elle était douce et souriante, elle était toute mince et plutôt effacée, mais elle avait un dicton pour tout et ces dictons sont restés dans mes souvenirs. Ils me viennent en tête selon les situations et les répéter m’amène toujours un sourire. Elle est décédée à l’âge de 77 ans.

Céline Duperré

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Pierre Galaise

« Quand il n’y en aura plus, il y en aura d’autres ! »

Mon père, Pierre Galaise, était le petit dernier d’une famille de six enfants. Son goût de l’aventure l’a mené à accepter des contrats pour de grands projets internationaux et à déménager sa famille de trois enfants en Iran, à Trinidad et en Algérie. Fort devant l’adversité, mon père voulait profiter de toutes les opportunités qui se présentaient à lui ! Devant nos hésitations face à une dépense peut-être superflue, mon père ne croyait pas au sacrifice. “Profitons de la vie maintenant ! Pourquoi attendre ? On l’a, l’argent, là ! Demain est un autre jour. Carpe diem les enfants ! Allez, on travaille, on fonce, on vit des fruits de nos efforts !” Chez nous, on répète encore cette phrase, un petit pincement au cœur puisque papa nous a quittés il y a un an. Merci, papa.

Carole Galaise

« Ça ne changera pas le prix des bananes »

Je suis né en 1957, à Verdun. Mon père, boucher de profession, y tenait une épicerie-boucherie au coin des rues Caisse et Évelyn. C’était avant les grands supermarchés qui viendront plus tard, les Steinberg, Dominion et autres. Pour économiser sur sa commande de gros, mon père s’était joint à un regroupement d’épiciers dont le nom est EKO. Avec chaque commande, il recevait quelques affiches à poser dans la vitrine pour annoncer les spéciaux de la semaine. Mais, de semaine en semaine, de mois en mois, et d’année en année, un seul produit ne changeait jamais de prix : les bananes. Alors, pour relativiser l’importance d’un évènement un peu banal, mon père disait que ça n’allait pas en changer le prix…

Richard Boyer