À l’occasion de la période des Fêtes, nos chroniqueurs tracent un bilan de 2020 avec des personnalités qui ont fait l’actualité, ou dont le destin – chamboulé par la COVID-19 – les a particulièrement marqués. Aujourd’hui, Isabelle Hachey revient sur l’année de Gaston De Serres.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Il s’est inquiété avant tout le monde de l’apparition d’un mystérieux virus en Chine. Quand la première vague a frappé le Québec, on s’est accroché à ses avis scientifiques comme à des bouées de sauvetage.

On voulait tout savoir. C’est quoi, ce nouveau virus ? À quel point est-il contagieux ? Mortel ? Comment s’en protéger ? Combien de temps ça va durer ?

Le SARS-CoV-2 a bouleversé des millions de vies. Il a soulevé autant de questions. Gaston De Serres a tenu le cap, même s’il était loin d’avoir toutes les réponses.

PHOTO YAN DOUBLET, LE SOLEIL

La COVID-19 a soulevé de nombreuses questions. L’épidémiologiste Gaston De Serres a tenu le cap, même s’il était loin d’avoir toutes les réponses.

À l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), où le DDe Serres est épidémiologiste, tout le monde était sur les dents. « On recevait des questions de partout. Du Ministère, du réseau, des cliniciens, de la population. Ça rentrait de partout. Des dizaines de demandes par jour. »

Le printemps a été particulièrement fou. Les CHSLD s’écroulaient sous nos yeux. Le confinement avait plombé l’économie de la province. En pleine crise, des millions de Québécois se tournaient chaque jour vers le trio de 13 h pour avoir des réponses.

Le trio, lui, se tournait vers Gaston De Serres et ses collègues de l’INSPQ, dont les avis ont influencé les décisions – lourdes de conséquences – du gouvernement.

Gaston De Serres a été l’une des voix scientifiques québécoises qui nous ont guidés à travers cette crise. Une de ces voix posées, intelligentes, dont on avait tant besoin à travers la cacophonie ambiante.

Pourtant, les scientifiques eux-mêmes avançaient à tâtons. « À l’Institut, il y a eu une mobilisation très intense pour s’organiser et émettre des recommandations de santé publique basées sur des preuves scientifiques, alors que ces preuves étaient tellement parcellaires… »

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À 65 ans, Gaston De Serres avait prévu ralentir la cadence, en 2020. Conserver son travail à l’INSPQ, mais prendre sa retraite de prof à l’Université Laval, en juin. « Je me disais que j’aurais un automne pas mal plus léger. Je n’avais pas imaginé mon année 2020 comme ça ! » Il rigole.

Ça n’a pas toujours été une partie de plaisir. Le plus difficile était de « rester serein dans la désorganisation ». Il l’est resté. Clair. Disponible. De l’or en barre pour un journaliste. Besoin d’une explication, d’une analyse ? Facile : appelle Gaston De Serres et démarre l’enregistreuse…

À l’autre bout du fil, c’était plus compliqué. « Il fallait lire tout ce qui sort, autant que possible. Lire ce qui était publié [dans les revues scientifiques], écrire et répondre aux milliers de questions que cette pandémie a soulevées… »

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En une année, Gaston De Serres a donné des centaines d’entrevues. À la télé. À la radio. Dans les magazines et les journaux. Dès le 29 janvier, il s’inquiétait dans La Presse que le coronavirus puisse bientôt frapper « à la grandeur de la planète ». D’autres experts étaient plus optimistes, prédisant que l’épidémie serait circonscrite à la Chine.

En janvier, j’étais assurément inquiet de l’évolution des choses. […] Les deux premiers mois de l’année, la tension montait. En février, pour moi, c’était clair qu’il fallait absolument s’ajuster, parce que ce qui s’en venait, cela allait être terrible.

Gaston De Serres, épidémiologiste

Mais convaincre la population d’une catastrophe imminente n’est pas une mince affaire. Le DDe Serres estime que le gouvernement a fait preuve de courage politique en déclarant l’état d’urgence sanitaire, le 13 mars, alors qu’il n’y avait encore qu’une poignée de cas déclarés au Québec.

Le gouvernement a-t-il suivi religieusement ses avis scientifiques ? « En général, il nous écoutait. Sans l’ombre d’un doute. C’est certain qu’il y a eu des décisions, en termes de prévention de la COVID-19, qui n’étaient pas optimales. Mais étaient-ce de mauvaises décisions ? »

Pas nécessairement. « Une décision n’est jamais scientifique ; elle reflète des valeurs. En ce moment, la prévention de la COVID-19 est valorisée par tout le monde. Mais conserver son emploi, c’est aussi une chose qui a beaucoup de valeur. »

Il n’y a pas de décision parfaite. Comme l’a souvent répété François Legault, dans cette pandémie, il faut faire la « balance des inconvénients », trouver un équilibre entre les restrictions sanitaires et la vie qui doit bien continuer, malgré tout.

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N’empêche, il y a des décisions qui pèsent lourd.

Membre du comité sur l’immunisation du Québec, Gaston De Serres a participé à l’élaboration de la liste des groupes prioritaires de la province.

Il fait partie de la poignée d’experts qui ont décidé à quel moment votre tour viendrait de recevoir le vaccin.

S’est-il senti un peu comme Dieu le Père ? Y a-t-il eu de chauds débats au comité pour décider qui avait le plus de valeur dans la société, qui méritait d’être protégé d’une maladie mortelle avant les autres ?

Pas vraiment. « On a d’abord défini nos objectifs ; après, on a trouvé les moyens de les atteindre. Et nos objectifs, c’était de prévenir la mortalité et les hospitalisations. »

Protéger la vie. C’est une valeur fondamentale à laquelle la majorité de la population se rallie, bien sûr. Mais cela reste une valeur, pas un absolu scientifique, souligne le médecin.

« Il y a beaucoup de morts dans les CHSLD, mais la population est très hypothéquée. Certains peuvent se demander si c’est une priorité de s’occuper de cette population en premier. C’est une question légitime. Mais nous, on ne s’est pas embarqués là-dedans. On s’est dit : prévenir la mortalité, c’est un objectif prioritaire. »

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Spécialiste reconnu de la sécurité des vaccins, Gaston De Serres compte maintenant étudier de près les millions de doses qui seront administrées aux Québécois. « Dans les prochains mois, il y aura beaucoup de travail à faire. »

Mais avant, il prendra un peu de repos. Enfin. Il n’a rien d’autre au programme que de « faire des marches » pendant le temps des Fêtes. Bien tranquille. Peut-être même un peu trop…

Au moins, ce sera notre seul Noël confiné. Nous reprendrons une vie « à peu près normale » bien avant la fin de l’année prochaine, prédit Gaston De Serres en entrevue, la dernière d’une longue série. La dernière de 2020, s’entend.

Merci, doc. On se retrouve en 2021.