Incursion dans l’intense réalité de la responsable des services alimentaires de la Mission Old Brewery

Caroline Touzin Caroline Touzin
La Presse

Catherine Vachon a passé Noël avec ceux qu’elle appelle affectueusement « ses messieurs ».

« Ses messieurs », ce sont les sans-abri qui fréquentent la Mission Old Brewery dans le Vieux-Montréal.

Depuis deux ans et demi, la jeune femme est responsable des services alimentaires de la plus grande ressource pour hommes sans abri du Canada.

La nutritionniste de formation n’échangerait sa place pour rien au monde. « Je ne me vois pas travailler ailleurs, lâche la femme de 32 ans au dynamisme contagieux. J’ai la job parfaite. »

N’empêche, celle qui s’est accordé seulement quelques jours de congé depuis le début de la pandémie, il y a 10 mois, aurait pu s’arrêter un peu dans le temps des Fêtes.

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Catherine Vachon, responsable des services alimentaires de la Mission Old Brewery

Au diable les vacances, la cheffe tient à cuisiner pour eux parce que – pandémie ou pas – « les Fêtes, c’est toujours dur pour ceux qui n’ont pas de famille ou pour ceux qui l’ont perdue ».

Cette année, comme tout le monde est privé de fêter avec ses proches, « on peut davantage se mettre dans leur peau », croit-elle.

Sa cafétéria servait 1000 repas par jour avant que la pandémie frappe. Elle a réduit à 600 par jour depuis, pour des raisons sanitaires. La cheffe dirige une équipe d’une vingtaine de personnes en cuisine et doit improviser les menus au gré des arrivages de dons.

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La cheffe Catherine Vachon (à droite) cuisine pour les sans-abri qui fréquentent la Mission Old Brewery dans le Vieux-Montréal. « Les Fêtes, c’est toujours dur pour ceux qui n’ont pas de famille ou pour ceux qui l’ont perdue », dit-elle.

Déjà, à l’université, les enjeux de gaspillage et d’insécurité alimentaire la préoccupaient beaucoup. Aujourd’hui, à la Mission, elle travaille sur les deux fronts. Elle recueille les aliments que des institutions, des producteurs agricoles ou des épiceries auraient jetés et elle les transforme pour les offrir à ceux qui ont faim.

Exit les hot-dogs

C’est peu de dire qu’elle est passionnée par son travail. La veille de notre entrevue, elle avait préparé un pâté chinois avec de la « fausse viande ». « On n’a pas reçu beaucoup de viande en dons cette semaine, alors j’ai dépensé 40 $ en PVT – un substitut de viande – plutôt que 400 $ pour de la viande hachée », dit-elle fièrement.

« Ses messieurs » n’y ont vu que du feu et l’ont complimentée sur son « bon » pâté chinois. « Je ne l’ai pas dit aux gars, par exemple, parce qu’ils n’y auraient pas touché », ajoute-t-elle en riant.

Sans blague, elle se fait un devoir d’offrir à ses clients usés par des années d’itinérance des repas équilibrés. Exit les hot-dogs du menu. Elle ose parfois le tofu. Et elle met beaucoup d’amour dans ses soupes et ses purées – les pommes de terre sont toujours très populaires – pour les nombreux clients à qui il manque des dents.

La jeune femme garde le sourire même si les derniers mois ont été les plus stressants de sa vie. « En novembre, j’étais à boutte », admet celle qui a alors pris quelques jours pour recharger ses batteries – ses premières vacances depuis mars.

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Catherine Vachon, responsable des services alimentaires de la Mission Old Brewery

Beaucoup de nos clients ont des problèmes de santé mentale et/ou de consommation. Au début de la pandémie, je me disais : “On va avoir plein d’éclosions.”

Catherine Vachon, responsable des services alimentaires de la Mission Old Brewery

Finalement, depuis 10 mois, grâce à de nombreuses mesures strictes, l’organisme compte sur les doigts d’une seule main les clients qui ont été infectés. Les hommes collaborent assez bien, dit-elle. Ils portent leur masque et se lavent les mains. Des plexiglas ont été installés entre les tables : « On n’a même plus de chicane dans la cafétéria », se réjouit-elle.

Cela dit, l’état de santé précaire de plusieurs de ses clients lui ajoute un poids sur les épaules. « Je ne voudrais pas être un vecteur de transmission de la COVID alors que je touche à la nourriture et aux assiettes », ajoute-t-elle.

Et il y a ce fidèle cuisinier du Pavillon Patricia Mackenzie – le refuge pour femmes de la Mission Old Brewery – qui a obtenu un retrait préventif en raison de son âge, mais qui a fini par contracter la COVID-19 chez lui. « Il chantait toujours en travaillant. Il aimait gâter les femmes en leur cuisinant toutes sortes de bonnes choses. Je ne le reverrai jamais, lance-t-elle avec émotion. La COVID l’a trop magané. »

« Mon idole »

Quand plusieurs ressources communautaires ont fermé en même temps l’hiver dernier au moment du premier confinement, la pression sur les gros refuges comme la Mission s’est accentuée. Les fours de Catherine Vachon fonctionnaient à plein régime sept jours sur sept.

Très tôt durant la première vague, le directeur général de la Tablée des chefs, Jean-François Archambault, lui a téléphoné pour lui offrir son aide. « Wow, mon idole », a lâché la jeune femme en recevant l’appel.

C’est que Mme Vachon admire depuis longtemps cet entrepreneur social qui a fondé la Tablée des chefs pour développer l’éducation culinaire des jeunes, réduire le gaspillage alimentaire et nourrir des gens dans le besoin.

Depuis, M. Archambault est devenu son « ange gardien ». Il la texte chaque semaine pour être certain qu’elle ne manque de rien. « Catherine a une personnalité exceptionnelle. Elle est très inspirante », décrit M. Archambault.

Dans les organismes communautaires, en cette fin d’année éprouvante, beaucoup de gens sont au bout du rouleau, observe-t-il. « Tu ne veux pas perdre une personne comme elle, ajoute-t-il. En fait, tu voudrais la multiplier. »

Au printemps dernier, la Tablée des chefs a lancé le mouvement des Cuisines solidaires, qui devait, à l’origine, durer quelques semaines à peine. L’idée : rouvrir les cuisines de restaurants fermés où des repas seraient préparés en grande quantité pour être ensuite acheminés aux Banques alimentaires du Québec.

Plus de 600 tonnes de denrées ont été offertes par l’industrie alimentaire, et une centaine de chefs et cuisiniers se sont mobilisés aux quatre coins du Québec. Au total, ils ont préparé plus de deux millions de repas.

La Mission Old Brewery a donné des repas congelés des Cuisines solidaires aux nouveaux visages qui se présentaient à leurs distributions de repas organisées en plein air – des gens qui avaient un toit, mais rien dans le garde-manger. « On faisait le tour de la file d’attente en leur demandant s’ils avaient un four, ou au minimum un micro-ondes, raconte la jeune cheffe. Si oui, ils repartaient avec des repas. »

Passer à travers la deuxième vague

Les groupes communautaires sont très préoccupés ces jours-ci par les effets de la deuxième vague de COVID-19 sur l’insécurité alimentaire. La Tablée des chefs compte relancer au début de 2021 les restaurants et les institutions qui se sont investis dans le mouvement des Cuisines solidaires pour poursuivre l’œuvre jusqu’à la fin de la crise.

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Jean-François Archambault, fondateur et directeur général de la Tablée des chefs, en compagnie de sa famille

M. Archambault – père de cinq enfants – nous a accordé une entrevue virtuelle de chez lui dans un rare moment où la maisonnée était calme. Les trois plus vieilles faisaient l’école à distance pendant que les jumeaux de 15 mois dormaient dans leurs chaises hautes – installées à la gauche et à la droite de papa.

En pensant aux familles de nouveaux arrivants qui ne savent pas vers qui se tourner lorsque leur frigo est vide, il est soudainement devenu émotif. « Il faut trouver un moyen de les rejoindre et de leur offrir de l’aide », réfléchit-il à voix haute.

Aux yeux de cet entrepreneur social, « nous devons conserver cette solidarité vécue durant la crise lorsque nos vies reviendront à la normale ».

Catherine Vachon, elle, s’inspire de la résilience de « ses messieurs » pour passer à travers la deuxième vague. « Ils n’ont pas l’air de capoter tant que ça, dit-elle. Peut-être qu’ils ont moins peur de la mort que la majorité d’entre nous à cause de tout ce qu’ils ont vécu. »

Ah oui, au menu du 25 décembre, la cheffe a préparé un souper traditionnel : dinde rôtie, sauce atoca, tourtière, carottes, navets… sans oublier les « bonnes patates pilées ».