Dans les jours suivant la mort de George Floyd, tué par des policiers de Minneapolis en mai dernier, il est rapidement devenu évident que les choses seraient appelées à changer dans une multitude de sphères de la société.

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

S’il y a un endroit où l’on ne s’attendait pas à grand-chose, c’est bien dans la LNH, sans conteste la plus conservatrice des grandes ligues nord-américaines. Et on n’aurait jamais, jamais pu prévoir que la personne appelée à incarner le changement de garde serait une femme afro-américaine de 29 ans.

Le nom de Blake Bolden n’est à peu près pas connu des partisans de hockey montréalais. Mais il résonne pourtant très fort aux quatre coins du circuit Bettman depuis que les Kings de Los Angeles en ont fait leur « spécialiste de l’inclusion » pendant l’été.

Le site spécialisé The Athletic l’a placée en tête des 40 personnalités de moins de 40 ans les plus influentes du hockey en 2020. Et le prestigieux magazine Sports Illustrated l’a incluse dans sa liste des femmes les plus puissantes du sport.

« Ç’a été une longue route, constate Blake Bolden, en entrevue avec La Presse. Tu commences à jouer, tu tombes en amour avec ce sport, tu te pousses au maximum… Néanmoins, je ne croyais pas que je ferais ma vie dans le hockey. Encore moins que je serais un jour chargée de changer les choses ! »

Native de l’Ohio, elle a commencé à jouer au hockey à l’âge de 7 ans, influencée notamment par son beau-père, qui travaillait chez les Lumberjacks de Cleveland, dans la Ligue internationale. « Je ne voulais pas pratiquer un sport traditionnellement afro-américain ; j’assumais complètement d’être une petite fille noire qui jouait au hockey, raconte-t-elle. Déjà, je voulais faire les choses à ma manière. »

PHOTO FOURNIE PAR BLAKE BOLDEN

Blake Bolden

Cette défenseuse douée a grandi dans le programme de développement américain, allant jusqu’à représenter son pays à deux reprises au Mondial des moins des 18 ans. Après avoir obtenu un diplôme de Boston College, elle a gardé un pied dans le hockey en jouant dans la défunte Ligue canadienne, dans la Ligue nationale féminine (NWHL), en Suisse et, plus récemment, avec l’Association des joueuses professionnelles.

C’est au détour d’un évènement caritatif organisé par les Kings de Los Angeles qu’elle a fait une rencontre qui allait – les mots sont les siens – changer sa vie.

« Une personne m’a dit ce jour-là : tu devrais rencontrer Blake Bolden », raconte au bout du fil Luc Robitaille, président des Kings. « Alors, avec mon chef des opérations, Kelly Cheeseman, on est allés jaser avec elle. On a tout de suite été impressionnés. »

Une autre rencontre a suivi, puis un poste de recruteur affecté à la côte Ouest s’est libéré dans l’organisation. Robitaille a soumis le nom de Bolden à Nelson Emerson, directeur du personnel des joueurs, et au directeur général Rob Blake. C’est ainsi qu’en janvier 2020, elle est devenue seulement la deuxième femme recruteuse d’une équipe de la LNH, et la première Afro-Américaine.

Éruption

Quatre mois plus tard, George Floyd trouvait la mort à Minneapolis.

« Notre ville est entrée en éruption, rappelle Blake Bolden. Les gens étaient furieux. Los Angeles est une ville diverse, bruyante. Elle a du cran. Les gens se sont levés pour dire : on n’acceptera pas ça. »

Dans la foulée, les 11 clubs professionnels de la région, issus de six ligues (LNH, NBA, WNBA, NFL, MLS et Ligues majeures de baseball), ont créé « The ALLIANCE », un effort concerté pour venir en aide aux enfants défavorisés, particulièrement ceux de la communauté afro-américaine. Par le truchement d’une aide financière et d’activités de mentorat, le regroupement vise à combattre les inégalités à travers le sport.

C’est à ce moment que Bolden a pris du galon chez les Kings. En juillet, on lui a confié les rênes du programme d’inclusion de l’équipe. Elle a pratiquement carte blanche, soutenue par un comité de direction résolument « progressiste », prend-elle soin de préciser.

Kelly [Cheeseman] et moi, nous nous sommes promis que la prochaine fois que l’équipe soulèverait la Coupe Stanley, il y aurait un réel mélange diversifié de partisans dans les gradins. C’est un honneur d’utiliser ma voix et mon expérience personnelle pour définir la trajectoire que les Kings vont emprunter au cours des prochaines années.

Blake Bolden

Luc Robitaille affirme tenir à ce que Bolden ait toutes les ressources nécessaires pour permettre à son équipe d’« aller plus loin ».

« C’est important pour nous de comprendre comment le monde fonctionne et de compter sur les bonnes personnes pour y arriver », dit-il.

Pour lui, il n’y a aucun doute : il a trouvé la bonne.

Chantier majeur

Le chantier de l’inclusion, chez les Kings, vise donc à diversifier le profil des partisans, mais également à renforcer la diversité culturelle dans les embauches au sein du personnel de l’équipe.

La tâche à accomplir est toutefois colossale, à plus forte raison dans ce marché du sud de la Californie. Dans le comté de Los Angeles, seulement le quart de la population (26,1 %) est blanche, selon le bureau de recensement des États-Unis. La moitié est latino-américaine (48,6 %), alors que les personnes asiatiques (15,4 %) et afro-américaines (9 %) forment les autres groupes les plus largement représentés.

Bonne chance pour concilier ces chiffres avec un sport dont 97 % des joueurs sont blancs !

« Ça laisse beaucoup de poids sur les épaules des 3 % restants », constate Blake Bolden.

Elle croit que le changement passera par deux facteurs, aux extrémités de l’échelle sociale.

Elle évoque, par exemple, la visite des écoles de milieux défavorisés afin d’intéresser les jeunes au hockey et de stimuler la participation au sport organisé. Les Kings ne partent tout de même pas de zéro ; l’équipe a notamment créé, il y a plusieurs années, un programme de hockey-balle en collaboration avec les YMCA de la région.

En outre, et c’est sans doute là l’argument le plus lourd, il faut convaincre « le sommet » de la nécessité de changements profonds et durables. Bolden énumère les géants qu’elle a en tête : la LNH, ses 31 (bientôt 32) équipes, USA Hockey, Hockey Canada…

« Ces institutions ont de l’influence, insiste-t-elle. Elles ont le pouvoir de créer des alliances entre des joueurs ’’traditionnels’’ et des partisans non traditionnels qui veulent connaître le hockey. Elles peuvent impliquer les enfants qui jouent, leurs parents, les fans… »

« Le changement n’arrivera pas en un claquement de doigts, renchérit-elle. Mais il faut envoyer un message clair : voilà la direction qu’on emprunte. Si vous voulez embarquer, vous êtes les bienvenus. Sinon, vous pouvez vous trouver autre chose à faire. »

Prise de parole

À l’échelle locale, elle s’enthousiasme de l’arrivée à Los Angeles de Quinton Byfield, devenu en octobre le joueur afro-américain sélectionné le plus tôt (2e au total) dans l’histoire de la ligue.

Rapidement, par l’entremise des réseaux sociaux, des vedettes de Hollywood et du sport professionnel ont souhaité la bienvenue au jeune homme, attendu comme l’un des prochains attaquants de puissance du circuit.

« Il est à la fois humble et rempli de confiance, souligne Bolden. Je crois que Los Angeles va répondre favorablement à ce type de personnalité, à l’impact qu’on espère qu’il aura sur l’équipe. Le soir du repêchage, avec son complet et son nœud papillon, il a montré son individualité. Il est à l’aise avec lui-même. Je crois qu’il sera un ambassadeur incroyable. »

PHOTO PETER POWER, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Quinton Byfield et Alexis Lafrenière

La LNH, estime-t-elle, devrait « prendre des notes de la NBA et de la NFL, où les joueurs ont leur franc-parler et se sentent libres de prendre la parole ».

Certes, la masse critique de joueurs afro-américains y crée un « engagement » (empowerment) face à la question raciale. Mais surtout, les ligues qui les emploient sont favorables à l’émergence de personnalités fortes. La mort de George Floyd, à plus forte raison, a donné un « microphone » à ceux qui n’avaient pas encore osé partager leur expérience, leur souffrance.

« Les personnalités amènent différents types de personnes, qui amènent des fans, qui amènent de l’argent, énumère Bolden. C’est bon pour la business de compter sur des joueurs qui se démarquent. »

À ses yeux, 2020 a été l’année du « réveil ». Celle au cours de laquelle « on a arrêté de balayer [les inégalités] sous le tapis ».

Ç’a été une année de remise en doute, pas seulement au hockey. De patience et de compréhension du fait qu’il y aura des discussions qui seront inconfortables, mais qui vont nous forcer à prendre des décisions.

Blake Bolden

En 2021, elle se souhaite… du hockey. Avant que la pandémie ne s’invite dans le portrait, elle n’avait que deux mois de recrutement derrière la cravate, rappelle-t-elle. Elle a profité de la pause imposée pour regarder sur vidéo des matchs de la Ligue américaine et pour se familiariser avec le système de développement des Kings, mais elle souhaite enfin connaître une vraie saison complète de jeu pour pratiquer son métier.

À plus long terme, elle ne sait pas trop ce que sa carrière lui réservera. Son patron, Luc Robitaille, prédit qu’elle aura « rapidement la chance de grandir très vite » dans des postes de prestige, à Los Angeles ou ailleurs.

Sur le plan de l’inclusion, le début de la saison devrait donner son envol aux multiples initiatives des Kings élaborées pendant le confinement.

« Une fois qu’on va jouer, l’espoir va revenir, prédit-elle. Tout le monde sera galvanisé. Je vois des choses formidables se profiler à l’horizon. »

« On ne peut plus reculer », conclut-elle.

Et c’est très bien ainsi.