Une interview avec Steven Guilbeault peut surprendre.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Ça m’est arrivé l’automne dernier en début de soirée quand il a interrompu sa réponse pour prévenir des piétons : « Attention devant ! » Il était à vélo sur une piste cyclable.

PHOTO SEAN KILPATRICK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

« Des gens ne m’aiment pas et ils ne changeront pas d’idée », affirme Steven Guilbeault, ministre du Patrimoine.

Ce n’est pas parce qu’on devient ministre qu’on renie ses convictions écolos. Au concert de l’OSM à l’aéroport Trudeau, en août dernier, il s’est rendu en Communauto. « Je n’ai pas de voiture. Pour aller à Ottawa, j’essaie de prendre le train. Je me sers surtout de la voiture de fonction quand je suis à Ottawa. »

M. Guilbeault termine sa première année complète comme ministre du Patrimoine. Ce n’est pas là qu’il était attendu. Plusieurs espéraient le voir à l’Environnement.

Avec le recul, pourtant, ç’aurait été surprenant. Dans chaque dossier, on aurait comparé ses positions à celles qu’il défendait auparavant. Pour les militants, tout compromis serait devenu une trahison. Et dans les Prairies, sa nomination aurait été perçue comme un affront de plus.

Des amis comme Sidney Ribaux (ex-directeur d’Équiterre) l’ont prévenu : « Les attentes seront impossibles, tu serais mieux ailleurs. »

M. Guilbeault n’avait pas que des amis chez les militants.

Des gens ne m’aiment pas et ils ne changeront pas d’idée.

Steven Guilbeault, ministre du Patrimoine

Certains écolos brandissent le bâton, d’autres la carotte. M. Guilbeault était de la deuxième catégorie. Bien sûr, il montait aux barricades pour dénoncer certains projets, comme Énergie Est. Mais il n’hésitait pas à travailler avec les gouvernements et l’industrie.

Son approche : mieux vaut obtenir un gain imparfait que d’avoir raison tout seul dans son salon.

Entre la politique et la pureté, il avait fait son choix depuis longtemps.

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Après les élections en novembre 2019, des conseillers du premier ministre Trudeau lui disent la même chose : « Garde l’esprit ouvert… »

Il se doute qu’on ne l’enverra pas à l’Environnement. Mais au Patrimoine ? « Je ne l’avais pas vu venir », avoue-t-il.

Dans les arts, certains s’en sont offusqués. Offre-t-on la culture comme un prix de consolation ? Que connaît-il à l’art ?

Un bon ministre n’a pas besoin d’être un expert. La clé, c’est de bien s’entourer, puis écouter et se battre pour ses dossiers.

Steven Guilbeault, ministre du Patrimoine

Il a piloté l’ambitieuse réforme des lois sur la radiodiffusion et la télécommunication, qui n’avaient pas été mises à jour depuis l’ère du fax. Elle intègre enfin les producteurs et diffuseurs numériques comme Netflix et Spotify à la réglementation canadienne, pour qu’ils contribuent eux aussi à financer et rendre visible les œuvres d’ici.

Le chantier avait été lancé par sa prédécesseure Mélanie Joly. Un groupe d’experts a présenté son volumineux rapport l’hiver dernier.

Monique Simard en faisait partie.

Quand on a présenté le rapport [à Steven Guilbeault], il venait à peine de commencer son mandat. Mais avec ses questions, on a vu qu’il comprenait vite.

Monique Simard, membre du groupe d’experts

La réforme devait être déposée au printemps. À cause de la COVID-19, elle a été retardée à novembre.

C’est « un bon projet de loi », soutient Pierre Trudel, membre du comité d’experts et titulaire de la Chaire L. R. Wilson en droit des technologies à l’Université de Montréal.

Même si le professeur Trudel trouve que YouTube devra avoir plus de responsabilités quant au contenu diffusé et que la propriété canadienne des médias devrait être mieux protégée, il salue l’avancée. « Ça faisait 20 ans qu’on attendait qu’un ministre fasse quelque chose », lance-t-il.

Parmi les 97 recommandations, il y en avait trois urgentes, résume Mme Simard : l’accès à l’internet, la justice fiscale et la réglementation du web. Seul ce dernier volet relève de M. Guilbeault. « Et il a agi », se réjouit l’ex-présidente de la Société de développement des entreprises culturelles du Québec.

Le ministre a aussi reçu le prix de « personnalité de l’année » du magazine spécialisé Playback pour ce projet de loi jugé « historique ».

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Comme ses collègues, le ministre du Patrimoine a passé la majeure partie de l’année à jouer les pompiers.

Le milieu culturel est parmi les plus éprouvés par la crise sanitaire. Les salles de spectacles ont été les premières à fermer, et elles seront parmi les dernières à rouvrir. « On a travaillé à ajuster les critères des programmes d’urgence pour aider aussi les OBNL, nombreux en culture, et pour que les artistes y soient admissibles même s’ils reçoivent des chèques de droits d’auteur », raconte M. Guilbeault.

Il en retient une leçon. « La fonction publique a inventé ces programmes de toutes pièces. Elle peut agir vite si on la pousse. On n’a pas besoin de sous-contracter au privé à un prix de fou, comme on l’a fait pour [le fiasco du service de paye] Phénix… »

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Dans les dernières semaines, M. Guilbeault a fait des apparitions remarquées lors des annonces en environnement.

Il siégeait déjà depuis le début de mandat au comité interministériel sur l’environnement et l’économie. Mais puisque ses dossiers au Patrimoine avançaient bien, on l’a sollicité davantage pour le plan climat.

PHOTO BLAIR GABLE, ARCHIVES REUTERS

Steven Guilbeault était présent lors de l’annonce de son collègue ministre de l’Environnement, Jonathan Wilkinson, le 11 décembre dernier.

C’est facilité par la personnalité de Jonathan [Wilkinson, ministre de l’Environnement]. Il m’a fait de la place, il n’a pas d’ego, il n’a pas peur qu’on lui fasse de l’ombre, il aime travailler en équipe.

Steven Guilbeault, ministre du Patrimoine

Comme le reconnaît M. Guilbeault, Jonathan Wilkinson était lui aussi un choix logique pour l’Environnement. Après avoir dirigé une entreprise de technologie propre à Vancouver, il avait été adjoint parlementaire de la précédente ministre de l’Environnement. Il était donc mûr pour lui succéder.

Steven Guilbeault continue de prendre du galon, mais la politique n’est pas un métier facile. À Tout le monde en parle, il a eu cette déclaration maladroite : « Notre droit s’arrête là où la blessure de quelqu’un d’autre commence. »

« Je me suis mal exprimé et j’ai corrigé dans mes interviews suivantes. Je voulais rappeler que même si on a le droit de dire quelque chose, cela ne signifie pas que c’est une bonne idée de le faire. Par exemple, même si ça arrive malheureusement encore, on traite moins les francophones de frogs. Tout simplement parce qu’on a réalisé que ça ne se disait pas. »

La pandémie va finir par s’essouffler et les salles vont rouvrir. Mais il reste à savoir si les artistes seront encore debout pour reprendre leur travail, ou s’ils auront changé de métier.

Et il y a aussi une autre menace qui ne disparaîtra pas : la vampirisation du milieu par les oligopoles de la Silicon Valley comme Google et Facebook. Pour cela, le ministre promet de déposer un projet de loi dans les prochains mois afin de forcer ces géants à partager une partie des revenus générés à partir du contenu des autres.

À cela s’ajoute la promesse de taxer enfin le chiffre d’affaires des géants du web qui évitent l’impôt. La vitalité de notre culture en dépend, insiste Monique Simard.

Sauf que ce dossier financier sera géré au sommet du gouvernement, par Justin Trudeau. Il y a des choses qu’un ministre du Patrimoine ne peut faire à lui seul.