La DPJ de l’Estrie a placé deux bambines de la région de Granby auprès d’un père d’accueil condamné pour des violences graves et de la négligence envers ses propres enfants, révèle un jugement qui blâme une nouvelle fois l’organisation.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Même marquée par la mort de « la fillette de Granby », la DPJ locale ne vérifiait pas adéquatement et assez rapidement le dossier criminel des familles appelées à héberger de façon temporaire les enfants retirés à leurs parents biologiques.

C’est le cas d’Annabelle* et de Léa*, deux bambines de moins de 3 et 15 mois négligées par leurs parents fin 2019. Les enfants avaient été placées chez leur tante et son conjoint à partir de la mi-décembre. Elles y ont passé le temps des Fêtes.

Ce n’est que trois semaines plus tard, au retour au travail du début janvier, que les antécédents criminels du couple ont été vérifiés. Surprise : l’homme avait été condamné pour « voies de fait graves et négligence ayant causé des lésions sur ses propres enfants pour des actes commis en 2009, alors qu’ils étaient âgés de moins de 1 an ». La DPJ a rapidement sorti les enfants du domicile.

La DPJ a ainsi « mis en danger ces deux jeunes enfants », a déploré la juge Pascale Berardino dans une décision qui vient d’être rendue publique.

Le Tribunal ne peut s’expliquer comment il se fait que la Directrice ne fasse pas immédiatement des vérifications d’antécédents avant de lui proposer un milieu tiers.

Extrait de la décision de la juge Pascale Berardino

Heureusement, aucun incident ne serait survenu. La tante avait affirmé à la DPJ que son conjoint n’avait pas de dossier criminel.

« Je voulais qu’il y ait un changement »

C’est MRobert Poitras, un avocat habitué aux dossiers en protection de la jeunesse, qui a été choisi pour représenter les enfants. En prenant connaissance de leur placement auprès d’un délinquant condamné, son sang n’a fait qu’un tour. Il a demandé à la justice de blâmer les services sociaux.

Les règles sont très claires : on ne peut pas confier les enfants à des gens qui ont un casier judiciaire. Ça peut prendre quelques minutes pour en arriver à un incident.

MRobert Poitras, en entrevue téléphonique

« Je trouvais que la directrice n’avait pas fait son travail, a-t-il continué. Je trouvais qu’on n’avait pas pris les précautions nécessaires et je voulais lancer un message clair qu’on ne pouvait se permettre de se fier à la parole d’un tiers qu’on ne connaît pas. Je voulais qu’il y ait un changement. Je voulais que ce soit dans un jugement. »

Les enfants avaient été retirées à leurs parents après une visite à l’hôpital. La plus jeune souffrait de malnutrition. Les médecins lui ont ensuite diagnostiqué des fractures des côtes « hautement indicatrices de maltraitance », ainsi que des ecchymoses aux fesses. La mère a affirmé être victime de violence conjugale. Les enfants sont aujourd’hui placées dans une autre famille d’accueil.

Situation « malheureuse et inacceptable », dit la DPJ

La DPJ de l’Estrie a assuré à La Presse qu’elle prenait bonne note de la décision rendue par la juge Berardino concernant cette situation « malheureuse » et « inacceptable ».

« Les enfants concernées par cette situation vont bien », a indiqué la patronne de la DPJ de l’Estrie, Johanne Fleurant, par l’intermédiaire d’une déclaration transmise par un attaché de presse. « Nous tenons à souligner que les enfants n’ont subi aucun abus durant leur courte présence dans ce milieu. »

L’organisation s’est récemment procuré un accès à la plateforme de vérification des antécédents criminels, ce qui accélérera normalement le processus.

En 2020, La Presse a rapporté d’autres décisions judiciaires cinglantes à l’endroit de la DPJ de l’Estrie. Une décision publiée en mars levait le voile sur une fratrie de quatre enfants qui avaient attendu une intervention de la DPJ pendant cinq mois en vivant dans un domicile totalement souillé par les excréments de 12 chiens. L’organisation avait ensuite été mise sous tutelle. Une décision publiée en juin soulignait que même les cas les plus urgents – en l’espèce, des enfants battus – se butaient à de longs délais avant que leurs dossiers ne soient pris en charge.

« La majorité des situations de lésion de droits résultent d’une problématique dont nous avons conscience et sur laquelle nous travaillons activement », a expliqué Johanne Fleurant. C’est toutefois un travail qui nécessite du temps. Au cours de la dernière année, plusieurs actions ont été déployées afin d’améliorer nos services en protection de la jeunesse. »

* Prénoms fictifs