Rozon, acquitté. Le choc. Choc ? Peut-être pas un choc. Surprise, disons. La juge a bien caché son jeu, en résumant ce qu’elle avait entendu dans le procès pour viol de l’ex-magnat de l’humour…

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

En ondes, à la radio, je lisais du coin de l’œil le compte rendu des journalistes dans la salle d’audience, sur Twitter, à mesure que la juge déballait son analyse : la juge qui croit la plaignante, la juge qui note que Rozon a une mémoire trop parfaite d’évènements survenus il y a 40 ans…

Je lisais ces comptes rendus et je me disais : il est cuit, elle va le reconnaître coupable, elle prépare le terrain et les esprits, elle n’a pas cru la défense de Rozon.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Gilbert Rozon, à son arrivée au palais de justice de Montréal, mardi

Et pourtant, non.

Comme Luc Dionne dans District 31, la juge Hébert nous réservait un punch de dernière minute : Rozon, acquitté.

Doute raisonnable.

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Quelle journée que ce 15 décembre 2020.

Les astres de #moiaussi étaient parfaitement alignés, on le savait la veille : la Commission transpartisane sur l’accompagnement des victimes d’agressions sexuelles allait déposer ses recommandations pour rendre plus humain le parcours des plaignantes dans le système judiciaire… Le même jour que le verdict dans l’affaire Rozon !

Bref, déjà, en ce 15 décembre 2020, le réel jouait sur le terrain de la fiction, question timing.

Puis, au réveil en ce 15 décembre, boum, coup de tonnerre : Harold LeBel, député péquiste, sacré samedi dernier parlementaire émérite par ses pairs (dans un sondage de La Presse), venait d’être arrêté. Des accusations d’agression sexuelle ont été déposées…

Et en fin de journée, la juge Hébert tranchait : Rozon, acquitté.

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Je respecte le processus judiciaire. Une juge, juriste nul doute émérite, a entendu les arguments, elle a évalué la crédibilité des témoins, le poids de la preuve.

Et elle a tranché : Rozon, acquitté, doute raisonnable.

La juge a fait son travail, un travail qu’elle doit faire en toute froideur, à l’abri des colères de l’opinion publique. Je ne dis pas nécessairement qu’elle a pris la bonne décision. Mais elle n’a pas pris une décision populaire et c’est — au-delà de Rozon — une bonne chose que justice soit rendue sans égard aux passions du moment, fussent-elles tout à fait justifiées.

La juge a regardé la preuve. Et elle a tranché.

Mais la juge a fait abstraction de ce qui a été dit et écrit sur Rozon, de ce que le public sait depuis trois ans. Elle a fait abstraction de l’enquête de 2017 menée par les journalistes Améli Pineda, Emilie Perreault et Monic Néron du Devoir et du 98,5 FM, qui a fait écho aux expériences d’une dizaine de femmes qui ont dit avoir subi le côté sombre de Rozon, ses mains baladeuses et ses insistances violentes.

Ces femmes ne peuvent pas toutes avoir raconté des sornettes.

Si de nombreuses Québécoises ont été déçues à l’annonce du verdict d’acquittement, c’est probablement autant à cause de Rozon que de leurs histoires personnelles, douloureusement intimes.

Les gars… Parlez aux femmes, parlez aux filles de vos entourages. On n’imagine pas ce que c’est que d’être une fille, une femme. La période critique pour les agressions sexuelles où les gars sont des victimes, c’est la période pré-18 ans. Les filles, les femmes ? Du berceau à l’âge d’or. Y a de quoi être furieuse…

Si de nombreuses Québécoises sont en colère, je soupçonne que ça transcende Rozon. Qui ne s’en sort pas indemne pour autant, en passant. Il a été acquitté, mais il est désormais infréquentable. Ne vous y trompez pas.

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J’ai lu la rage des Québécoises, partout sur les réseaux sociaux. J’ai reçu des messages d’amies sous le choc, furieuses.

J’ai lu le détail de ce qu’elles ont subi, dans leur vie intime. Rozon, acquitté, c’est pour elles comme quand iPhoto vous rappelle des souvenirs de vacances, sauf que l’acquittement de Rozon ne leur rappelle que de mauvais souvenirs… Les leurs.

L’oncle de leur chum qui leur a mis la main au cul ; l’ami de leur père qui a tenté de les embrasser de force ; l’inconnu qui les a violées dans un parking ; « l’ami » qui était en elles quand elles se sont réveillées sans qu’elles aient eu quoi que ce soit à dire…

Rozon, acquitté : ça leur rappelle ces mauvais souvenirs enfouis.

***

Rozon a fait de l’ombre à toute l’actualité, mardi. Une éclipse. Le PM a annoncé et confirmé les privations qui nous attendent encore, normalement ce serait la nouvelle de la semaine. Rozon, acquitté : il a volé le show au PM. Gilbert a toujours su comment voler le show.

Mais il se trouve que mardi — astres ironiquement bien alignés —, quatre députées qui ont piloté un comité transpartisan pour réformer l’administration de la justice dans les affaires de violences conjugales et sexuelles ont déposé leur rapport.

On y trouve 190 recommandations.

Pour mieux accompagner, pour mieux soutenir ceux et surtout celles qui portent plainte.

Il y a du bon, dans tout ça.

Annick Charette (1), la plaignante qui a mené aux accusations contre Rozon, a confié à ma collègue Katia Gagnon son désarroi face au processus. J’ai parcouru le rapport des quatre députées et je me dis que si le tiers de ce qu’elles proposent est implanté, les Annick Charette du futur pourront peut-être cheminer plus sereinement dans ce labyrinthe qu’est la justice…

Ce n’est pas tout.

Mais ce n’est pas rien.

C’est peut-être le début de quelque chose, peut-être même d’un temps nouveau.

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Rozon, acquitté, donc. Mais ça ne change rien à ce qu’on sait depuis l’enquête des journalistes Pineda, Néron et Perreault. Ça ne change rien de ce que je pense de toi, Gilbert, depuis que j’ai pris connaissance de ces témoignages multiples, il y a trois ans…

Tu serais plus fréquentable si tu avais la peste.

1. Transparence totale : j’ai côtoyé Annick à Télé-Québec quand elle y œuvrait et que j’étais aux Francs-tireurs. Je n’ai su que récemment qu’elle était l’accusatrice de Rozon.