Au bout du fil, Marc Termote n’est pas optimiste.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Le français se fragilise dans le Grand Montréal, et le démographe ne voit pas de solution facile pour remédier à la situation.

De 2009 à 2016, il a présidé le Comité de suivi de la situation linguistique de l’Office québécois de la langue française (OQLF). Il parle aujourd’hui avec le recul et l’indépendance du chercheur en fin de carrière qui ne doit rien à personne.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Le français se fragilise dans le Grand Montréal, et le démographe Marc Termote ne voit pas de solution facile pour remédier à la situation.

Ça fait habituellement de bons interviewés.

J’ai voulu savoir ce qu’il pensait du retour en force de la question de la langue.

Il n’est pas surpris.

Après l’adoption de la loi 101, le français a fait de grands progrès dans les années 80 et 90. Mais depuis deux décennies, il y a eu un renversement. Un recul indéniable.

> Lisez la synthèse du rapport 2019 de l’OQLF

Que faire, alors ?

À chaque mesure que je lui soumets, sa réponse est à peu près identique : c’est bien, mais ça ne suffira pas.

L’application de la loi 101 aux entreprises qui relèvent du fédéral, comme les banques ? Une bonne idée, qui toutefois ne concernera qu’environ 2 % des employés au Québec.

La loi 101 au cégep ? Il dit avoir évolué sur la question. « Le nombre d’allophones et de francophones qui fréquentent le cégep en anglais a beaucoup augmenté. Il est passé de 1300 à 4000 personnes. Cela justifie d’agir. Mais en même temps, à ce nombre, l’impact serait modeste. »

Et l’application de la loi 101 aux entreprises de 49 employés et moins ? Là encore, il tempère les attentes.

Le problème est plus profond, dit-il. Il se trouve en amont.

En bon démographe, M. Termote s’intéresse aux chiffres et aux grandes tendances. Il en voit deux.

La première, c’est la « sous-fécondité » des francophones. Ils font moins d’enfants.

La seconde, c’est l’effet de l’immigration actuelle.

Le sujet est délicat. M. Termote tient à le préciser, il est lui-même immigrant. « De toute façon, mon accent belge me trahit », dit-il en riant.

L’immigration enrichit le Québec, insiste-t-il. Son apport est « précieux », autant pour l’économie que pour la culture.

La COVID-19 a rappelé le visage caché de l’immigration : les préposés aux bénéficiaires et autres travailleurs qui font des métiers essentiels pour un salaire ingrat. Et l’immigration, c’est aussi tous ceux qui embellissent le Québec par leurs réussites artistiques, scientifiques, sociales ou entrepreneuriales.

Reste que la mathématique est difficile à nier : si les nouveaux arrivants augmentent le pourcentage de non-francophones dans la population, cela aura un effet sur la langue parlée.

Aux yeux de M. Termote, l’important n’est pas la capacité de parler le français. C’est son utilisation.

Pour cela, il mesure la langue parlée à la maison. Soit la langue d’usage, employée au quotidien et transmise aux enfants. Et non la langue maternelle, qui renvoie aux parents, et donc au passé.

Au début des années 2000, M. Termote prévenait que les francophones (de langue d’usage) deviendraient minoritaires dans l’île de Montréal. Le gouvernement Charest a caché son étude pendant deux ans.

Pourtant, il avait raison. De 2001 à 2016, ils sont passés de 56,3 % à 53,1 %, et la tendance à la baisse se poursuit.

Bien sûr, plusieurs sont polyglottes. Ils peuvent conserver leur langue maternelle tout en apprenant celle de leur société d’accueil.

La donnée la plus cruciale à mesurer est le transfert linguistique, pour savoir si les allophones adopteront le français ou l’anglais.

L’effet de la loi 101 s’essouffle.

Dans les années 70, à peine 10 % des gens passaient au français. Ce taux a augmenté à environ 55 %, mais il stagne depuis quelques années. Et surtout, il reste inférieur à celui des francophones dans la population.

Le résultat, encore une fois, est mathématique : le poids des francophones diminue*.

« Un immigrant arrive en moyenne à 32 ans, poursuit-il. À cet âge, il est déjà plus difficile d’apprendre une nouvelle langue. Le transfert linguistique prend d’habitude deux générations pour se compléter. Mais d’ici là, le portrait du français au Québec aura eu le temps de s’assombrir. »

D’où l’importance d’améliorer les programmes de francisation pour les nouveaux arrivants. Si on ne leur offre pas des cours adaptés, avec de réels incitatifs pour les terminer, ils suivront la pente naturelle menant à l’anglais.

Faut-il sélectionner d’abord des immigrants francophones ? Il apporte deux nuances. Ne choisir que ceux qui parlent français sera bon pour la langue, mais mauvais pour l’économie. Et il faut aussi trouver comment mesurer le niveau de français.

Ajoutons qu’une baisse des seuils d’immigration réduirait le poids démographique, et donc politique, du Québec dans le Canada.

M. Termote ne veut pas culpabiliser les nouveaux arrivants. Ils s’adaptent à une société qui – du moins dans le Grand Montréal – se bilinguise. C’est particulièrement vrai pour la langue au travail, qui est moins un choix qu’une norme imposée par les patrons et le marché.

D’ailleurs, une nouvelle étude de l’OQLF le confirme. Elle rapporte que 63 % des employeurs dans l’île de Montréal exigent une connaissance de l’anglais.

L’indifférence face à la langue est une autre tendance de fond. Selon un récent sondage Léger, 58 % des 18-34 ans ne jugent pas important de se faire aborder en français dans les commerces.

Alors, quel conseil M. Termote donnerait-il au ministre Simon Jolin-Barrette, qui veut renforcer la loi 101 ? « Je n’ai pas cette prétention », répond-il.

Je le fais à sa place en synthétisant ses observations. Si on examine chaque mesure de façon isolée, aucune ne semblera valoir la peine. Mais il faut les voir comme les maillons d’une chaîne. En analysant leurs effets combinés dans un plan d’ensemble.

Le démographe termine avec une mise en garde.

« Vous savez, les politiciens surestiment leur capacité à changer les grandes tendances de société. C’est vrai pour tous les partis… »

*Bémol méthodologique, Statistique Canada ne demande pas aux sondés quelle langue ils parlaient auparavant. Il manque ainsi de données pour évaluer précisément les transferts linguistiques. « On doit se rabattre sur des estimations, explique M. Termote, mais elles aboutissent aux mêmes conclusions. »