Trop souvent, la stratégie de Justin Trudeau en matière de climat a été de promettre une révolution puis d’accoucher d’une réformette.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Le premier ministre excellait surtout dans l’art de mâcher de la gomme en s’en vantant en même temps…

Cette fois, c’est différent. Il est sérieux.

J’écris ces lignes et cela paraît étrange. Après tant de demi-mesures, on se méfie des prétendues bonnes nouvelles. Mais il y en a bel et bien une.

PHOTO JUSTIN TANG, LA PRESSE CANADIENNE

Le premier ministre Justin Trudeau, lors de l’annonce de son plan sur le climat vendredi

Pour la première fois de son histoire, le Canada a un vrai plan climat qui mise à la fois sur les contraintes réglementaires (normes pour les combustibles liquides et le méthane) et sur les investissements (bâtiments écoénergétiques, technologies propres et infrastructures vertes). Avec des bâtons et des carottes.

Bien sûr, ce plan n’est pas parfait. Mais il contient une pièce maîtresse : une tarification crédible du carbone. D’ici 2030, ce prix passera de 30 $ à 170 $.

D’un point de vue économique et environnemental, cela relève du gros bon sens. Mais politiquement, le risque est énorme.

À l’heure actuelle, les pollueurs refilent une partie du coût de leurs émissions aux autres. En d’autres mots, ils profitent d’un rabais qui les incite à polluer. La tarification sert à corriger cette injustice et à réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES).

Ce principe a été reconnu par une multitude de pays et d’entreprises, y compris des pétrolières comme Shell et ExxonMobil. Il a aussi été appuyé par 28 Prix Nobel d’économie et conseillers d’anciens présidents américains, autant républicains que démocrates.

> Lisez la déclaration du Climate Leadership Council (en anglais)

Sans surprise, les conservateurs hurlent malgré tout au scandale. En Ontario et en Alberta, Doug Ford et Jason Kenney dénoncent cette taxe qui hausserait le coût de la vie.

C’est un mensonge.

Les revenus seront entièrement redistribués aux contribuables, en quatre versements annuels. Seule exception : le Québec, où les recettes sont réinvesties dans le Fonds vert. Ailleurs au pays, la majorité des gens recevront plus d’argent qu’ils n’en paieront, y compris en Alberta.

Il y a toutefois encore un « si ».

La Cour suprême décidera bientôt si le fédéral a le pouvoir d’imposer ce système aux provinces.

Ensuite, il faudra parler du Québec.

La tarification fédérale du carbone ne s’y applique pas. La raison : le Québec a déjà son propre marché avec la Californie. Tant que le prix restera comparable à celui ailleurs au pays, ce marché sera reconnu par Ottawa.

Cela pourrait changer d’ici 2030.

François Legault serait toutefois mal placé pour crier à l’ingérence.

De son propre aveu, le Québec mise sur les mesures fédérales pour l’aider à atteindre ses cibles. Il ne peut pas demander à Ottawa d’en faire plus, puis se plaindre quand cela arrive.

Je suis optimiste : ni M. Legault ni M. Trudeau n’ont intérêt à se chicaner à ce sujet. N’empêche que tout cela aurait pu être évité si Stephen Harper avait adopté il y a une décennie un système commun.

Aujourd’hui encore, les conservateurs diabolisent cette taxe tout en prétendant combattre le réchauffement planétaire. Leur imposture ne peut pas durer. S’ils veulent réduire les GES, ils doivent énoncer leur plan. En précisant les mesures et en chiffrant les baisses obtenues.

Ils ne le font pas et on sait pourquoi : sans tarification du carbone, ils rateront la cible.

En fait, le plan climat des conservateurs consiste surtout à faire semblant d’en avoir un.

* * *

Le Canada n’est pas devenu un leader climatique mondial pour autant.

La cible de 2030 ne changera pas énormément. La nouvelle version devrait se situer entre 32 % et 40 % sous le niveau de 2005. Elle était auparavant de 30 %.

La précédente cible avait été fixée par M. Harper. En prenant 2005 comme année de référence, il baissait la barre. Et il échouait à être à la hauteur de ce manque d’ambition.

Pour être juste avec le Québec et les grands pays, il aurait fallu comparer les émissions canadiennes par rapport au niveau de 1990.

Le résultat est gênant. Durant cette période, pendant que d’autres ont fait des efforts pour réduire leurs émissions, le Canada a augmenté les siennes de 20 %.

Le plan de M. Trudeau renverserait la tendance. D’ici 2030, elles reviendraient sous le niveau de 1990, de 15 %.

Ce n’est pas énorme. À titre de comparaison, l’Union européenne vise 55 %. Mais au moins, le Canada pourrait atteindre sa cible.

M. Trudeau met fin à l’hypocrisie canadienne.

Certains écologistes restent sceptiques. Après tout, M. Trudeau a nationalisé un oléoduc (Trans Mountain) et il appuie la construction d’un autre projet (Keystone XL).

Le président désigné des États-Unis, Joe Biden, promet de bloquer Keystone XL, ce qui choquera moins M. Trudeau qu’il ne le prétend.

Pour Trans Mountain, la construction devrait être finie d’ici deux ans. Reste à voir si abandonner le projet coûterait moins cher que le mener à terme.

Avec le recul, on voit le prix de tels compromis, qui ne font que des mécontents.

Comme le résumait The Economist, magazine qui n’est pourtant pas de gauche : le principal danger du virage vert, c’est qu’il arrive trop tard.

De grands fonds ont amorcé leur lent retrait des énergies fossiles. Des mégaprojets dans les sables bitumineux, comme Teck Resources, ont été abandonnés, tandis que des investisseurs comme Warren Buffett financent maintenant des parcs éoliens en Alberta.

De tels projets deviendront plus concurrentiels au fil des années. La transition énergétique n’avance pas assez vite au goût des écolos, mais elle vient officiellement de commencer.

Ce n’est pas banal.

Justin Trudeau vient enfin de passer de la parole aux actes.