Le titre de « professeur émérite » d'un professeur à la retraite suscite des tensions

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

Dix professeurs de McGill, dont l’avocat Julius Grey, dénoncent « un climat croissant de censure, de diffamation, de peur et d’érosion de la liberté académique » dans cette université.

S’ils montent au créneau, c’est parce que huit associations étudiantes réclament que leur collègue à la retraite Philip Salzman soit dépouillé de son titre de « professeur émérite » en raison de divers écrits.

M. Salzman a écrit plusieurs textes, notamment dans Middle East Forum, un site qui se décrit comme étant voué « à la protection des valeurs occidentales contre les menaces du Moyen-Orient ».

En janvier, M. Philip Salzman écrivait par exemple que « du point de vue de nos valeurs occidentales, le Moyen-Orient est une région vilaine [nasty] ».

« Le Moyen-Orient est un endroit où faire le mal et être cruel est considéré comme une vertu et un devoir », ajoutait-il.

Au cours des dernières années, entre autres billets, il a signé un texte intitulé « Les multiculturalistes travaillent à saper la civilisation occidentale ». Dans un autre écrit, il qualifie l’islamophobie d’invention. Dans un autre encore, il écrit que « dans les grands mouvements politiques féministes, les universités, les parlements et chez les terroristes islamistes et néonazis, l’antisémitisme est de rigueur. Pour les juifs, les mauvais jours sont de retour ».

Pour huit associations étudiantes de McGill, la condamnation par Philip Salzman « du multiculturalisme, de l’immigration, de la parité, de l’égalité culturelle, de la justice sociale, du mouvement Black Lives Matter, de même que son rejet de l’existence de la culture du viol et du racisme systémique », ne sont pas conciliables avec son titre de professeur émérite, qui doit lui être retiré.

En entrevue, M. Salzman persiste, signe et nuance, se disant par exemple favorable au multiculturalisme à la québécoise.

Pour appuyer ses propos sur le Moyen-Orient, il évoque la guerre civile syrienne « au cours de laquelle un demi-million de personnes » sont mortes. Il évoque aussi « la cruauté de l’État islamique ».

Les thèmes de prédilection de M. Salzman sont si nombreux qu’il serait impossible de détailler ici toutes ses positions, mais en gros, en entrevue, il se décrit comme un « libéral au sens classique du terme » qui valorise l’individu plutôt que tout ce qui relève des groupes (raciaux, religieux, sexuels, etc.).

Pour ne prendre qu’un sujet, quand il évoque en termes généraux le Moyen-Orient, évoque-t-il ses différents gouvernements ? Ses peuples ? Les seuls pays arabes ou Israël aussi, qui se trouve également dans cette région ? « Je faisais référence aux normes et aux règles des états préindustriels, ce que n’est pas Israël. »

Un débat de société

M. Salzman dit que le débat en cours le dépasse largement, lui qui est à la retraite et qui n’a pas besoin de ce titre de professeur émérite pour vivre. À l’inverse, « dans les universités, en entreprise, trop de gens perdent leur emploi en vertu de la culture de l’élimination [cancel culture] ambiante ».

« C’est grave, ce que les étudiants veulent faire. Ils sont en train de réclamer de pouvoir dicter ce qui peut se dire ou pas. »

Pour leur part, les dix professeurs qui sont montés au front soutiennent pleinement « le droit de nos collègues et étudiants d’exprimer leur désaccord ».

Mais à une époque où les universités « ont vu une grande prolifération de départements entiers, de programmes d’études, de programmes de formation des employés et de lignes directrices de financement être consacrés à de nouveaux “-ismes” et idéologies spécifiques, nous insistons sur le fait que la liberté de dissidence doit fonctionner dans les deux sens ».

À leur avis, « les allégations de préjudice, de haine, de racisme et de sexisme dirigées contre certains groupes ou individus sont souvent utilisées pour justifier la censure, la rétractation d’œuvres publiées, les sanctions officielles et les campagnes de diffamation ».

La direction de l’Université McGill nous a transmis sa position par courriel. L’Université, est-il écrit, soutient « un environnement ouvert où les différents points de vue et idées peuvent être exprimés et débattus dans le respect mutuel et sans crainte. Dans un même temps, l’Université s’engage résolument et sans équivoque en faveur d’un environnement de travail et d’apprentissage dans lequel chaque membre se sent inclus, valorisé et respecté ».

S’il a signé la lettre dénonçant le climat malsain à l’Université McGill, l’avocat Julius Grey dit que c’est d’abord et avant tout parce qu’il n’accepte pas que « des lobbys déterminent ce qui peut se dire ou ne pas se dire ».

« Un individu a le droit de s’exprimer et même de dire des choses grossières et incorrectes », soutient MGrey.

Samuel Veissière, qui est professeur aux départements de psychiatrie et d’anthropologie et qui a aussi signé la lettre, dit pour sa part « ne pas avoir d’opinion » sur les propos de M. Salzman en tant que tels.

Il ne s’agit pas ici « de défendre ses positions », dit-il, « mais de défendre la liberté d’exprimer ses opinions ».

Des écrits jugés racistes

Quant à elles, les huit associations étudiantes qui ont elles aussi résumé leur pensée par lettre sont outrées que les professeurs interprètent ce débat comme étant une question de liberté d’enseignement. Ce dont il est plutôt question selon eux, « c’est le droit des Musulmans et des Personnes de Couleur de se sentir en sécurité ».

À leur avis, les écrits de M. Salzman sont racistes et islamophobes et ils doivent être condamnés par l’Université McGill.

En outre, ils réclament « une révision immédiate et transparente de la déclaration de McGill sur la liberté d’enseignement pour qu’elle soit centrée sur les étudiants et que soit enchâssé son engagement en faveur de l’inclusion ».