Tout cela pour un manque de respect.

Paul Journet
Paul Journet La Presse

Si Pierre Fitzgibbon avait respecté la commissaire à l’éthique, il ne ferait pas l’objet d’une deuxième réprimande cet automne. Mais il ne prenait pas ses demandes au sérieux. Il ne donnait pas suite à ses appels. Il lui expliquait sur un ton exaspéré le jargon du milieu — il n’est pas « dans le loop », il est « unit holder », il est un « LP ». L’air de dire : réalisez-vous ce que vous me demandez, madame ?

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Le ministre Pierre Fitzgibbon a dû s’expliquer mardi après avoir été blâmé de nouveau par la commissaire à l’éthique.

Alors il n’a pas respecté ses consignes. Il ne s’en cachait même pas. Dans un courriel en janvier dernier, il lui écrit : « je suis furieux contre vous ».

Son message : blâmez-moi s’il le faut, mais je sais que je ne fais rien de mal.

Sur le fond, je le crois entièrement.

Rien ne permet de douter de l’intégrité de M. Fitzgibbon. En aucun temps, il n’a profité de ses fonctions pour en tirer un avantage personnel ni pour aider un tiers. Au contraire, sa seule ingérence a été pour bloquer un prêt à une entreprise dans laquelle il avait investi, afin d’éviter qu’on l’accuse de conflit d’intérêts.

En cette ère d’indignation où l’opposition hurle toujours au scandale, cela doit être souligné : en tout temps, il a agi en fonction de l’intérêt public. En fait, en fonction de sa conception de l’intérêt public…

L’ex-homme d’affaires a oublié un détail de la politique : même quand on est ministre, on n’est pas tout à fait le patron. Il y a des codes à respecter et des comptes à rendre.

M. Fitzgibbon jugeait le code d’éthique inadapté à son cas particulier, alors il ne l’a pas suivi. Ce n’est malheureusement pas ainsi que ça fonctionne.

* * *

M. Fitzgibbon est un corps étranger en politique. Après une carrière réussie dans le privé, il s’est présenté en 2018 pour le parti de son vieil ami François Legault.

Il a été dirigeant et administrateur, prêteur et investisseur. Une recrue hautement qualifiée en matière de développement économique.

Il adore son nouveau métier. Le plus grand « défi intellectuel » de sa carrière. Une « drogue dure » aussi. Traitez-moi de naïf, mais je crois qu’il le fait pour servir le Québec.

Celui qui se qualifie de « bibitte » refuse la langue de bois et n’hésite pas à donner raison à un adversaire.

Il n’aime pas non plus la joute parlementaire. Les commissions pour étudier les lois ? Une perte de temps, a-t-il déjà déclaré. On découvre maintenant qu’il ne raffole pas non plus du Code d’éthique.

À sa décharge, cela se comprend. Comme le démontre le rapport de 64 pages de la commissaire, le ministre était l’élu avec le dossier le plus complexe.

Pour ses placements à la Bourse, il n’avait qu’à les confier à une fiducie sans droit de regard. Mais pour les placements privés, ça se corsait. Si les entreprises avaient des transactions avec l’État, il devait vendre ces placements. Et ce, même si la relation se limitait à un prêt versé avant son arrivée.

Or, un placement privé n’est pas comme une action. Il est difficile de trouver rapidement un acheteur à un prix raisonnable. Le ministre a réussi à en vendre 11 sur 13. Pour l’un des deux autres, il pouvait récupérer sa mise initiale. Mais il ne voulait pas renoncer à un gain futur. À un partenaire, il écrit : « Je suis assez intelligent pour ne pas vendre au coût. Donne-moi plus de crédit intellectuel. »

Ce n’est pas le genre d’argument qui va attendrir la commissaire.

* * *

M. Fitzgibbon n’est pas le premier à souffrir de ce passage.

Quand il était devenu ministre, en 2008, le libéral Pierre Arcand avait dû se défaire de ses parts dans la société d’affichage Métromédia Plus.

Quelques années auparavant, sa collègue Julie Boulet avait aussi dû vendre ses pharmacies ainsi que sa participation dans l’entreprise familiale de bottes de cowboy.

Quant à David Whissell, il avait démissionné de son poste de ministre du Travail en 2009 pour conserver ses parts dans une entreprise familiale d’asphaltage, ABC Rive-Nord, recevant des contrats de Québec.

L’opposition libérale se souvient aussi que Sam Hamad a dû se retirer du Conseil des ministres en 2016 dès que l’ex-commissaire à l’éthique a déclenché une enquête, sans savoir s’il avait bel et bien commis une faute.

Il y a aussi le cas Pierre Karl Péladeau. Il avait placé ses actions de Québecor dans une fiducie, en donnant toutefois l’ordre aux mandataires de ne pas les vendre. Il restait donc l’actionnaire de contrôle d’une multinationale faisant affaire avec de nombreux ministères, et du plus grand empire médiatique du Québec. M. Fitzgibbon n’a pas ce potentiel majeur de conflits d’intérêts. Par contre, il est ministre, alors que M. Péladeau n’était que chef de l’opposition officielle. Les règles éthiques sont donc plus exigeantes pour lui.

Et à l’Assemblée nationale, personne n’a oublié que les caquistes et leur shérif Éric Caire hurlaient au scandale à la première apparence d’un potentiel conflit d’intérêts.

Cela explique sans doute pourquoi l’opposition déchire des cargaisons de chemises au sujet de M. Fitzgibbon.

Sûrement que d’autres gens d’affaires regardent en se disant : pourquoi irais-je me placer la tête dans un si vaste piège ?

* * *

François Legault a raison, le Québec a besoin de plus de gens d’affaires comme M. Fitzgibbon en politique. Tout comme il faut aussi des profs, des artistes, des intellectuels, des travailleurs de la santé, des avocats et d’autres professionnels pour diversifier les points de vue.

Mais il aurait dû mieux protéger son ami. C’est le rôle du parti de préparer ses candidats aux exigences éthiques.

Le premier ministre veut réviser la loi pour que des élus comme M. Fitzgibbon ne soient plus soumis à de telles contraintes pour des conflits d’intérêts pourtant indirects et hypothétiques. Cela se justifie.

Mais pourquoi ne pas avoir agi au printemps 2019, alors que la commissaire mettait en garde son ministre ?

Et pourquoi avoir tant attendu avant d’instaurer les pare-feu qu’elle suggérait ?

J’avance une hypothèse : parce qu’ils ne la prenaient tout simplement pas au sérieux.

Il est là, le problème.