Stéphanie était en classe, ce matin-là. Elle enseignait un nouveau son à ses élèves, le p, comme papa, comme pomme, comme porte.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Ppppppp, les enfants, ppppp…

L’écran du téléphone de Stéphanie s’allume.

Message de son fils adolescent. Le plus vieux des deux.

« Maman ?

– Oui, mon grand, comment tu vas ?

– Mal.

– Et qu’est-ce que tu comptes faire, maintenant ?

– Me tuer. »

Le fils de Stéphanie allait mal. C’était en octobre. Rupture amoureuse, première peine d’amour. Une douleur épouvantable. Idées noires. La douleur indicible, les idées noires : amplifiées par l’isolement pandémique.

Stéphanie a interrompu la leçon, elle est partie s’occuper de son bébé.

On est toujours le bébé de sa mère, même à 17 ans.

* * *

Stéphanie habite une municipalité de Lanaudière. Ils sont arrivés à l’hôpital Le Gardeur de Terrebonne à 10 h.

Une heure a passé, puis deux, puis trois, puis quatre…

« Ça va aller, mon bébé », répétait Stéphanie à son plus grand, affalé dans une chaise de la salle d’urgence.

… Cinq heures, puis six, puis sept…

Devinez à quelle heure ils ont vu le médecin de garde ?

À 22 h 30.

Et qu’a dit le médecin de garde ?

La psychiatrie est fermée, revenez demain à 8 h.

Ils ont fini par voir une psychiatre. Une psychiatre, dans le souvenir de Stéphanie, pressée parce que débordée : « Trop de demandes, dit-elle, on a trop de cas, on trie et on passe au suivant. »

Diagnostic : votre fils a une simple peine d’amour, madame. Ordonnance : mélatonine, pour dormir.

« Maman, elle me manque tellement, lui a dit son fils. J’ai transformé son sourire en larmes.

– Je sais mon bébé. »

Stéphanie pleure, en dedans, en silence.

Liste d’attente au CLSC… Retour d’appel deux semaines plus tard. L’ado de Stéphanie ne va pas mieux. L’offre du CLSC : un rendez-vous téléphonique avec un travailleur social. Ça ne fera pas l’affaire, décrète Stéphanie, qui veut que son fils parle à un psychologue, là, maintenant, tout de suite…

« J’ai fait 25 appels », me dit-elle pour décrire ses efforts pour trouver un psychologue. Une amie connaissait une psy qui a accepté de les prendre en urgence, une fois par semaine, aux Fêtes, tout ça au privé bien sûr (à 130 $ de l’heure). Il faut ce qu’il faut.

« Ça va bien aller, mon bébé.

– … »

Ça va bien aller… Ou pas : le 25 octobre, l’ex-petite amie de l’ado a écrit à Stéphanie, en panique. Il lui a fait ses adieux.

Cette nuit-là, tous les policiers de la ville se sont mis à la recherche du fils de Stéphanie : « Ils tentaient de localiser son cellulaire aux 15 minutes, pour le retrouver. »

Stéphanie a reçu un message de son fils : « Je vais toujours t’aimer, maman. »

* * *

La police a fini par le retrouver.

Stéphanie était épuisée, aux abois, mais toujours déterminée à trouver de l’aide pour son bébé.

Lui, il était encore au fond du baril.

Liste d’attente, le médecin de famille qui ne répond pas, 1 866-appelle, le 811 ; du 3 au 15 novembre : rien à faire, personne ne peut dire à Stéphanie comment son fils peut être pris en charge et soigné par le système.

Son fils est clairement au plus mal. Elle ne l’a jamais vu ainsi. On lui demande si son fils a un plan précis de suicide…

Réponse de Stéphanie : non.

Réponse du système : OK, alors on le met sur une liste d’attente…

Le 15 novembre, c’est la crise. L’ado explose. Débordements d’émotions. C’est un dimanche, en soirée. Il faut agir, là, tout de suite. Mais aller où ? Une amie psychologue suggère à Stéphanie d’aller aux urgences de l’hôpital Douglas.

Mais Stéphanie est dans Lanaudière : « C’est loin, Verdun… »

C’est loin, mais comme je le disais plus haut, il faut ce qu’il faut. Appel à Douglas, où on lui dit : « Venez… »

Il est 22 h, Stéphanie embarque son fils et entre les coordonnées de l’hôpital Douglas dans son GPS. Ils cherchent la porte des urgences. La porte est là, une porte qui va enfin s’ouvrir pour le petit…

Sauf que non !

La réponse qu’on lui donne, dans la porte, c’est : « Il a 17 ans ? Désolé, les mineurs, on ne les prend pas la fin de semaine. On les prend juste la semaine. Revenez demain… »

J’ai vérifié avec le CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île s’il était possible qu’on ferme la porte à un citoyen de 17 ans aux urgences de l’hôpital Douglas, sous prétexte qu’il n’a pas 18 ans et que les moins de 18 ans sont traités uniquement du lundi au vendredi…

Réponse : « Les urgences pédopsychiatriques de Montréal sont celles de Sainte-Justine et du CUSM. Aucune personne en crise n’est laissée pour compte lorsqu’elle se présente au Douglas. Quand une personne mineure se présente au Douglas, elle est orientée vers les urgences pédopsychiatriques du CUSM et les intervenants du Douglas communiquent avec les équipes du CUSM pour les aviser de la venue de ce patient… »

J’ai fait lire ces mots à Stéphanie et la mère de famille s’est un peu étouffée dans ses Corn Flakes. Elle m’a décrit le canyon qui existe entre la procédure décrite par le CIUSSS et ce qu’elle a vécu ce soir-là, le dimanche 15 novembre, à la porte de l’hôpital Douglas : « Un homme nous a ouvert la porte. Mais la porte, une porte automatique, se refermait aux deux secondes… Et il ne pouvait pas la garder ouverte… »

C’est dans ce ballet métaphorique d’une porte qui s’ouvre et qui se ferme que le gardien a expliqué à Stéphanie – flanquée de son fils – que, non, si on n’est pas un patient de Douglas, on ne peut pas vous admettre un dimanche soir…

« Mon fils a des idées noires, a plaidé Stéphanie, on vient de Lanaudière, je sais plus quoi faire. Vous me recommandez quoi ? »

L’homme a regardé un autre homme, un gardien de sécurité croit Stéphanie, pour savoir si celui-ci avait une réponse. Il n’en avait pas.

« Je sais pas quoi vous dire, madame. »

Stéphanie est formelle : jamais on ne lui a dit d’aller au CUSM ou à Sainte-Justine.

Et la porte de Douglas s’est refermée, et il était passé 22 h 30. Et Stéphanie est retournée à son char, avec son ado toujours en crise. Une amie psychologue a suggéré d’aller à l’Hôpital de Montréal pour enfants, le Children’s.

Au Children’s, on lui a dit : pas de psychiatre la nuit, désolé, revenez demain.

Retour à Mascouche.

Dans l’auto, l’ado trouvait toute cette odyssée exaspérante.

Retour à la maison.

Dans les heures qui ont suivi, il a avalé un pot de pilules.

* * *

Je ne veux plus jamais entendre de nos autorités qu’il y a de l’aide, qu’il suffit de demander. Encore récemment, une ministre a dit ça publiquement, comme si la chose allait de soi. C’est faux. C’est au mieux une demi-vérité.

C’est peut-être vrai dans certaines circonstances, dans certaines régions, dans certains CIUSSS, à certaines heures, mais c’est pas vrai que si on lève la main, on va automatiquement avoir de l’aide. L’histoire de Stéphanie, je l’ai entendue 100 fois ces dernières années.

La réalité des soins de santé mentale pour personnes en crise, c’est bien plus ce que décrit Stéphanie : la maison des fous – désolé pour l’image – d’Astérix. Un festival de portes fermées, de listes d’attente, de consultations aux urgences qui durent trois minutes, de revenez demain…

* * *

Je saute plusieurs étapes de l’histoire du fils de Stéphanie, comme son hospitalisation aux urgences, comme sa fugue de l’hôpital, comme la psychiatre qui voulait l’envoyer en centre jeunesse après 10 minutes de consultation, comme bien d’autres embûches bureaucratico-médicales où, non, le bien-être de cet ado en crise n’est pas passé en premier.

Le jeune homme a fini par être hospitalisé à Joliette en pédopsychiatrie. Soigné, médicamenté.

Il est sorti récemment.

« Je l’ai visité tous les jours », me dit Stéphanie.

Il va mieux.

L’histoire finit bien. Il est encore vivant.

La suite dira si le petit verra plus de lumière que de ténèbres, ces prochaines semaines, ces prochains mois, ces prochaines années. Moi, au-delà de la faillite du système, je tremble en pensant à une chose, une seule, une chose capitale dans cette histoire.

Sans cette mère débrouillarde qui a manifestement un talent énorme pour défoncer des portes barrées à double tour, ce jeune homme serait-il encore en vie ?

Liste de ressources

> 1 866 APPELLE

> Les Centres de prévention du suicide, par régions

> Tel-Jeunes : 1 800 263-2266