L’élan de solidarité fut aussi beau et bref que le printemps.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

En mars dernier, le Québec voyait à la télévision des files d’attente devant les banques alimentaires. Parmi ceux qui attendaient, certains cumulaient des emplois à la fois mal payés et utiles à la société. D’autres tombaient de haut. On réalisait que n’importe qui pouvait être frappé par la pauvreté. Que le filet social devait être renforcé.

Cela semblait faire consensus. Mais on n’en parle plus beaucoup, et dans les prochaines années, la solidarité sera mise à l’épreuve. Le débat de l’après-pandémie portera sur le retour à l’équilibre budgétaire, qui a le don d’élargir les trous dans le filet social.

En fait, la pauvreté, on en parle deux fois dans l’année : pour dénoncer les fraudes à l’aide sociale, et pour se soulager la conscience à Noël. C’est Serge Petitclerc qui le dit.

Le porte-parole du Collectif pour un Québec sans pauvreté ne s’offusque pas trop du sursaut prévisible de chroniques pendant la Guignolée – comme celle-ci, mea culpa. « Toute occasion d’en parler est bonne, lance-t-il. Pour les gens qui vivent dans la pauvreté, c’est un sujet 365 jours par année. »

Même si cela ne fait pas les manchettes, le visage de la pauvreté change. Elle est moins présente mais plus sournoise.

Quand le Collectif contre la pauvreté a été fondé en 1998, le Québec comptait un nombre record d’assistés sociaux. Deux décennies plus tard, un plancher a été atteint.

Le Québec enregistre aussi le plus faible taux de pauvreté au pays (9,7 %) après l’Alberta. Mais cela signifie tout de même que plus de 800 000 personnes vivent encore dans la pauvreté…

Ces avancées ne sont pas venues de nulle part.

Comme le rappelle Alain Noël, professeur de sciences politiques à l’Université de Montréal, l’État a adopté des mesures d’aide aux retraités dans les années 1970 et 1980. Elles ont été suivies dans les années 1990 et 2000 au Québec par des politiques d’aide aux familles.

Au Québec, les CPE (1997) et des allocations familiales (2004) ont eu l’effet combiné « d’une petite bombe positive », dit M. Petitclerc. Il salue aussi le crédit d’impôt solidarité révisé et bonifié en 2010 par le ministre des Finances libéral Raymond Bachand.

Au fédéral, l’allocation pour enfants du gouvernement Trudeau a aussi eu un impact majeur.

On ne peut donc pas dire que rien ne change. Mais on peut aussi y voir la preuve que la faim est un problème politique, que l’intervention de l’État est nécessaire et qu’elle reste insuffisante.

Selon M. Noël, cela passe par trois catégories de mesures : l’aide ciblée, la réglementation du marché du travail et les programmes universels, qui profitent plus aux pauvres qu’au reste de la population.

Cette bataille est toujours à refaire, se désole M. Petitclerc. La plupart du temps, il est difficile d’avoir l’oreille des gouvernements. Ses relations avec les ministres de la Solidarité sociale n’ont jamais été faciles. Avec Sam Hamad et Agnès Maltais ? « C’était tendu. » Avec Julie Boulet ? « On ne la voyait jamais. » Avec François Blais ? « Ç’a été le pire pour nous, on ne se parlait même plus à la fin. »

Il dit avoir une meilleure écoute de l’actuel ministre caquiste, Jean Boulet. Mais les accrochages demeurent.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Un homme ayant recours aux services d’une banque alimentaire de Verdun, en avril dernier

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Dans l’opposition, la CAQ avait un intérêt particulièrement faible pour la question. Quand les libéraux ont haussé les prestations d’aide sociale en 2017 (avec le plan de François Blais), les caquistes ont mis plusieurs jours à réagir. On devine pourquoi : leur électorat était contre…

C’est connu, la lutte contre la pauvreté ne fait pas gagner les élections. D’autant plus que les pauvres sont ceux qui votent le moins.

Mais le gouvernement caquiste a finalement repris le plan libéral de lutte contre la pauvreté. Les prestations vont donc augmenter jusqu’en 2023.

Le problème, c’est que le coût de la vie augmente lui aussi. Statistique Canada a révisé cet automne son calcul du coût des biens et services essentiels pour vivre. Or, Québec ne veut pas hausser ses prestations en conséquence. Les personnes prestataires de l’aide sociale peinaient déjà à garder la tête hors de l’eau, et maintenant, la marée monte.

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La pauvreté est un phénomène complexe aux causes multiples. Elle peut aussi toucher les gens qui travaillent au salaire minimum.

Dans la dernière décennie, le recours aux banques alimentaires a augmenté, même en période de plein emploi.

Ce n’est pas cela, le progrès.

> Lisez le rapport des Banques alimentaires du Québec

La moitié des gens recourant à cette aide sont des personnes vivant seules. Ce sont les oubliés des politiques d’aide. Et avec la COVID-19, ils souffrent encore plus de l’isolement.

Lisez une étude de l’IRPP sur la pauvreté des personnes seules (en anglais)

Même si le revenu et l’accès au logement restent la clé de la lutte contre la pauvreté, les banques alimentaires font aussi partie de la solution.

J’ai écrit qu’on ne s’y intéresse pas, mais ce « on » doit être précisé. Des gens en parlent, c’est juste qu’ils sont peu écoutés.

Je pense à la députée solidaire Émilise Lessard-Therrien, qui a déposé il y a trois semaines un projet de loi pour combattre le gaspillage alimentaire. Même si son approche coercitive aurait des effets pervers, elle a le mérite de mettre de la pression sur le gouvernement caquiste pour déposer son plan, qui a été retardé par la pandémie.

Et je pense aussi à ceux qui récoltent de la nourriture auprès des producteurs, transformateurs et détaillants afin de la redistribuer aux organismes communautaires. Le réseau Banques alimentaires du Québec a lancé ce programme de récupération en 2017 pour systématiser cette aide dont encore trop de gens ont besoin.

Eh oui, c’est difficile à croire, mais en 2020, il reste encore des gens pour qui l’engagement politique ne consiste pas à s’engueuler avec des étrangers sur l’internet.

Que la pauvreté soit une priorité saisonnière ou non, ils continuent leur travail. N’empêche que cela les aiderait si le rapport de force politique était de leur côté. Si plus de gens se disaient que la faim justifie les moyens.