Tous les constats de Régine Laurent sont bons. L’intérêt de l’enfant, la détresse des intervenantes, la nécessité de réformer la Loi sur la protection de la jeunesse : les « constats et orientations » dévoilés lundi sont lucides et basés sur l’expérience vécue par les artisans de la DPJ et ceux qui ont été pris en charge par celle-ci.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

> Lisez notre article « Pour un directeur national de la protection de la jeunesse »

L’intérêt de l’enfant, c’est un concept qui est vaste. Mais l’intérêt de l’enfant, ce n’est pas celui de l’article 4 de la Loi sur la protection de la jeunesse, celui qui favorise le lien entre l’enfant et le parent biologique.

L’article 4 de la Loi pousse tout le monde dans le système — des intervenantes aux juges — à donner un tas de chances à des parents qui sont inaptes. C’est formidable pour le parent, qui peut avoir deux, trois, quatre, cinq ou six occasions de revenir dans la vie de son enfant, mais pour un enfant de 3 ans, c’est autant de bouleversements qui bousillent sa capacité à cheminer dans la vie.

C’est ainsi que le père cabochon de la petite de Granby — malgré son passé d’abus sexuels de sa fratrie, malgré ses problèmes de consommation et de violence — a pu recouvrer la garde de sa fille après avoir montré des signes mineurs « d’amélioration ». La grand-mère qui s’occupait à merveille de sa petite-fille depuis quatre ans a été mise en échec par l’article 4.

Avec les résultats que l’on sait…

Camil Bouchard, auteur du rapport Un Québec fou de ses enfants, ex-député péquiste, a déclaré lundi que l’article 4 de la Loi qui permet l’acharnement thérapeutique en faveur des parents biologiques devrait être abrogé. On peut l’espérer.

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Jade Bourdages, ex-enfant de la DPJ, désormais professeure à l’École de travail social de l’Université du Québec à Montréal, qui a témoigné devant Régine Laurent, se réjouit par ailleurs que la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse ait ciblé la Loi dans ses constats de lundi. Cette loi guide tout l’écosystème de la protection de l’enfance. Elle doit être dépoussiérée.

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La détresse des intervenantes est un autre constat lucide et urgent fait par Régine Laurent. On ne le dira jamais assez : ces intervenantes font un job crucial dans un contexte où elles manquent de tout : de temps, de moyens et d’expertise.

Elles sont surchargées, ce qui entraîne une cascade de cercles vicieux qui finit par nuire aux enfants de la DPJ.

Pour plusieurs intervenantes, il est mathématiquement impossible de concilier le nombre de dossiers dont elles doivent faire le suivi et le temps dont elles disposent pour faire ces suivis dans une semaine donnée.

Cercles vicieux ? D’abord, un épuisement qui pousse à faire des erreurs d’appréciation. Ensuite, un exode des intervenantes d’expérience qui — malgré leur dévotion — finissent par aller travailler ailleurs dans le goulag des CISSS et des CIUSSS, « ailleurs » étant où c’est moins dur.

Résultat : une perte d’expertise.

La DPJ a aussi perdu ces dernières années des « directeurs cliniques », qui pouvaient apporter des décennies d’expérience auprès d’intervenantes qui faisaient leurs premiers pas dans cet univers difficile qu’est la protection de l’enfance…

Résultat : des intervenantes manquent d’appuis de collègues plus expérimentées, dans un métier où le jugement est la qualité première, un jugement qui ne s’acquiert qu’avec… l’expérience.

Tous ces ratés font que les intervenantes sont carrément « mises en situation d’échec » par la DPJ, selon les mots d’un juge en janvier 2020, dans une décision périphérique au drame de la fillette de Granby.

> (Re)lisez la chronique « Situation d’échec »

Les ratés de la DPJ — documentés par des décisions de tribunaux, des enquêtes journalistiques, la commission Laurent — nous ramènent à ce mot honni : systémique. Le commissaire André Lebon, à la droite de Mme Laurent, a utilisé le mot « systémique » pour parler des ratés dans la protection de l’enfance au Québec. C’est le bon mot.

Je parlais plus haut d’une cascade de cercles vicieux liée à la détresse des intervenantes. Ma collègue Katia Gagnon, qui couvre la DPJ depuis 2005, a reçu un courriel récemment qui devrait tous nous donner froid dans le dos. Le message venait d’une psychologue qui a œuvré toute sa vie à la DPJ : « Je ne voudrais pas que mes enfants ou mes petits-enfants y travaillent. Je ne leur souhaite pas une carrière de boucs émissaires dans une machine si mal huilée. »

Ces mots sont troublants : si les meilleures et les plus passionnées des employées que nous formons pour travailler avec les humains continuent à fuir la DPJ, les meilleures réformes ne changeront rien à rien.

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Je n’ai qu’un seul bémol aux recommandations préliminaires de Mme Laurent. Elle préconise la création d’un poste de Directeur national de la jeunesse, qui aurait une vue d’ensemble sur la mission de la DPJ… Et ses défis.

Mon bogue : Mme Laurent recommande que ce poste soit celui d’un sous-ministre. Elle donne pour exemple le poste de Directeur national de santé publique — occupé par le DHoracio Arruda —, qui a un statut de sous-ministre.

Je suis désolé, mais un Directeur national de la jeunesse devra pouvoir interpeller, critiquer et frotter les oreilles du gouvernement… Comme la Protectrice du citoyen, comme la Vérificatrice générale.

Aucun sous-ministre ne fait ça. Ce n’est pas dans l’ADN du job de sous-ministre, un poste qui n’est surtout pas de dire publiquement des vérités qui dérangent le gouvernement en place.

Bien au contraire.

« LA DPJ A-T-ELLE PERDU SON ÂME ? » — J’ai évoqué Katia Gagnon, plus haut. La cheffe de la section des enquêtes de La Presse s’intéresse depuis 15 ans à la DPJ. Avec le photographe Martin Tremblay, elle décortique ces jours-ci les ratés de la DPJ dans une baladodiffusion à la fois vivante, choquante et touchante.

Si vous avez une heure à investir pour bien saisir les ratés récents et historiques de la DPJ — ainsi que la dévotion de ses intervenantes —, vous ne le regretterez pas.

Ça se trouve sur vos plateformes de balados préférées. Le titre : « La DPJ a-t-elle perdu son âme ? »

Écoutez la baladodiffusion « La DPJ a-t-elle perdu son âme ? »