Après trente années, l’éditeur adjoint de La Presse Éric Trottier tourne la page et quitte le journal où il a passé sa carrière. Ses années à la direction de l’information ont été marquées par une révolution numérique et un nombre record de prix de journalisme.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Sa réputation le précède. Il est connu pour être un patron exigeant, rigoureux et ferme. Mais aussi un homme au dynamisme contagieux, doté d’une réelle ouverture d’esprit et d’un esprit protecteur à l’égard de ses journalistes et de son équipe de direction.

Éric Trottier, l’âme dirigeante de la salle de rédaction de La Presse, a causé la surprise en annonçant mercredi son départ après 17 ans à la direction de l’information et une douzaine d’années comme journaliste.

« Quand Guy Crevier m’a nommé éditeur adjoint en 2010, j’ai dit que j’avais la profonde envie de sauver l’entreprise, a-t-il confié en entrevue. Les beaux jours sont maintenant devant nous. Mon travail est fait. Pour moi, c’est le temps de passer à autre chose. J’ai envie d’aller me ressourcer, d’aller voir quel genre d’homme je suis à l’extérieur de La Presse. »

Au cours de ces années, Éric Trottier a effectué plusieurs changements et a contribué à faire entrer ce média vieux de 135 ans dans le XXIe siècle. Le plus important chantier fut sans contredit le virage numérique que La Presse a amorcé il y a 10 ans.

« C’est sans doute le projet le plus exaltant de l’histoire de La Presse, dit-il. Depuis 1884, le journal était imprimé et livré de la même façon. On a éliminé cela contre vents et marées. Le résultat est que nous avons doublé le nombre de lecteurs quotidiens (près de 1,4 million) en faisant disparaître le papier. On disait que nous allions perdre notre pertinence. Or, nous sommes plus pertinents que jamais. »

En entrevue mercredi, Guy Crevier, éditeur de La Presse, a rappelé le rôle d’Éric Trottier dans le vaste changement que le média a vécu. « Au début, des gens doutaient que cela puisse se faire, dit-il. Éric a relevé le défi avec brio. Je lui serai éternellement reconnaissant pour cela. C’est un travail très exigeant. On n’a plus de vie. »

Pierre-Elliott Levasseur, président de La Presse, abonde dans le même sens et multiplie les éloges à l’égard de celui qui fut l’un des principaux artisans de cette transformation.

Éric est celui qui s’est levé debout et qui n’a pas eu peur de dire que l’ancien modèle ne marchait plus et qu’il fallait tout changer. Il a su dire aux gens récalcitrants qu’il fallait marcher ensemble. Il lui a fallu beaucoup de courage et de détermination pour faire cela.

Pierre-Elliott Levasseur, président de La Presse

Le journaliste Denis Lessard retient de son patron des dernières années le niveau d’exigence qu’il souhaitait toujours obtenir de ses journalistes et de ses chroniqueurs. « Il voulait toujours le plus gros reportage, le plus gros sondage, la plus grosse enquête. Parfois, je me disais qu’il allait finir par oublier sa demande et que j’allais avoir la paix. Mais non, il ne l’oubliait pas et revenait à la charge », dit le journaliste en souriant.

« On ouvre la machiiiine ! »

C’est Philippe Cantin, alors directeur principal de l’information en 2002, qui a permis à Éric Trottier de faire un passage à la direction. D’abord nommé au poste d’adjoint au directeur de l’information, il est ensuite devenu directeur principal de l’information en février 2003 lorsque Philippe Cantin a été promu éditeur adjoint.

Éric Trottier aime raconter la fois où Philippe Cantin lui a donné un précieux conseil tout juste avant de partir en vacances. « S’il arrive un gros évènement, dis-toi que tu vas toujours te tromper si tu n’en fais pas assez. Mais ce ne sera jamais une erreur d’en faire trop. »

Éric Trottier a toujours mis en pratique cette consigne. Ainsi, lorsque quelques jours après le départ de Philipe Cantin, la guerre éclate en Irak, Éric Trottier sort de son bureau et lance au beau milieu de la salle de rédaction : « OK, tout le monde, on ouvre la machiiiine ! »

Ce cri de ralliement, devenu célèbre, a souvent été entendu par la suite. Conflits, guerres, catastrophes naturelles, fusillades, manifestations, soirées d’élections, les journalistes de La Presse vivent souvent des émotions en montagnes russes. Et Éric Trottier a toujours été là, peu importe le moment de la semaine ou du jour, pour partager ce stress et les épauler dans leurs tâches.

Éric a une énergie incroyable. Il fait arriver les affaires. Il a une forte capacité à concrétiser les choses. Je me souviens quand je l’avais nommé adjoint au directeur de l’information, je lui avais demandé un lundi matin de revamper le cahier Plus. Quelle ne fut pas ma surprise de voir l’édition du samedi suivant complètement transformée.

Philippe Cantin

Éric Trottier a le souvenir d’appels qu’il a reçus au milieu de la nuit de la reporter Michèle Ouimet, qui s’est retrouvée en prison en Afghanistan ou au Pakistan. Ou de l’opération de sauvetage déployée par La Presse pour sortir la téméraire journaliste d’un hôtel du Caire encerclé par des émeutiers.

« Quand je partais en reportage, je savais que je pouvais compter sur lui, raconte Michèle Ouimet. Il dormait avec son téléphone ouvert à côté de lui. Quand on s’est retrouvés huit journalistes de La Presse en Haïti lors du tremblement de terre, il m’avait demandé d’assurer la coordination. Il m’appelait tous les soirs et me demandait des nouvelles de chacun des journalistes. Il était inquiet. Il m’a toujours laissé beaucoup de corde et me faisait confiance. Ce n’était pas toujours le cas de collègues d’autres médias que j’entendais râler. »

Un jeune homme fougueux

Entré à La Presse en novembre 1990, Éric Trottier avait fait la promesse au directeur de l’information de l’époque, Marcel Desjardins, qu’il serait un jour « le prochain Denis Lessard ». Certains collègues de cette période se souviennent encore de sa fougue, de son envie incontrôlable de débusquer la nouvelle. De leur côté, des pupitreurs ont en mémoire son insistance à voir apparaître ses textes en une.

Éric Trottier a toujours voulu pratiquer le métier de journaliste. Déjà, à l’école secondaire, il collaborait au journal étudiant, dans lequel il écrivait des textes « à la manière de Foglia ».

Être patron d’une importante salle de rédaction, c’est s’assurer de son renouvellement et de sa vitalité. Éric Trottier a eu l’ingrate tâche d’accompagner certaines légendes de La Presse vers la retraite. Mais aussi de procéder à de nombreuses embauches. Cela l’a toujours beaucoup motivé.

Mon opinion n’a pas beaucoup changé sur le métier. Mais si je rencontrais de jeunes journalistes aujourd’hui, je leur dirais de ne pas rêver à devenir columnist et d’écrire au ‘‘je”. Il est important qu’on se distingue des réseaux sociaux. Je sens qu’il y a une dérive vers le militantisme. Le journalisme n’est pas un métier pour les militants, mais pour ceux qui recherchent la vérité.

Éric Trottier, éditeur adjoint de La Presse

Pour un journalisme de rigueur

À la tête de la salle de rédaction, Éric Trottier s’est attelé à doter La Presse de normes journalistiques rigoureuses. Tout en protégeant la liberté d’expression, il s’est toujours fait un devoir d’inculquer aux journalistes qu’il dirigeait des valeurs et des règles qui honorent leur métier.

« Le passage de Donald Trump a fait réaliser à beaucoup de gens à quel point le journaliste factuel, sérieux et encadré par des patrons solides est essentiel à une société », dit Éric Trottier, qui tient à souligner qu’au cours des 10 dernières années, La Presse a récolté près de 250 prix de journalisme.

Parmi les nombreuses personnes à qui il a rendu hommage mercredi, Éric Trottier a réservé une place toute spéciale aux directrices et directeurs, anciens ou présents, qui l’ont accompagné au cours de ces années. Il a notamment souligné le talent et le dévouement de Malorie Beauchemin, Yann Pineau, François Cardinal et Jean-François Bégin.

« Éric a toujours été un vibrant défenseur de la salle de rédaction, dit Jean-François Bégin, l’un des directeurs principaux de l’information. Il a été un bouclier pour nous lors de certaines périodes difficiles. Son plus grand legs demeure celui d’avoir fait de La Presse la plus grande salle de rédaction au Québec. »

Mélanie Thivierge, qui a mis sur pied la section Pause lors du lancement de La Presse+, dresse un portrait flatteur de celui qui l’avait reçue en entrevue. « J’étais tellement impressionnée, dit celle qui est aujourd’hui PDG du Y des Femmes. Je venais du monde du magazine. Mais jamais il ne m’a fait sentir cela. Il voulait du changement et de la nouveauté, et il a cru en moi. »

À 55 ans, Éric Trottier a l’intention de souffler un peu. Il n’a pas le souvenir d’avoir pris en 17 ans des vacances où il a pu totalement décrocher. Pour la première fois de sa carrière, rien n’apparaît à son agenda. « Je rêve de pouvoir m’offrir un très long voyage en Afrique, dit-il. J’aimerais y passer quelques mois dès que la COVID-19 sera derrière nous. »