« Les médias sociaux sont le miroir déformant de ce que nous sommes véritablement. Car j’en suis convaincu, il y a en chacun de nous, peu importe notre origine, notre région, notre profession, notre classe sociale, une part d’universel, une part de collectif. Une part d’humain. »

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Les mots se voulaient rassembleurs. Pacificateurs. Ils sont de Paul St-Pierre Plamondon, qui a prononcé son premier discours en tant que chef, samedi, au Conseil national du Parti québécois.

Le Journal de Montréal en a fait un article. Conventionnel. Il était question d’un référendum dans un premier mandat, de « démondialisation » et de « décanadianisation ». Rien pour provoquer un scandale.

Mais voilà que Kyle Matthews, chercheur à l’Université Concordia, a tweeté l’article accompagné d’un seul commentaire : « Pol Pot Plamondon ».

Pol Pot comme dans Khmers rouges, massacres et camps de rééducation. Pol Pot comme dans génocide : 1,7 million de morts au Cambodge, dans les années 1970.

Ou bien quelque chose m’échappe, ou bien Kyle Matthews n’a pas écouté le même discours que moi.

Paul St-Pierre Plamondon n’y comprenait rien non plus lorsque je lui ai parlé, lundi midi. Il trouvait pour le moins ironique qu’après avoir appelé les Québécois à ignorer « la haine dans les médias sociaux », il soit lui-même la cible d’un tweet haineux.

L’autre ironie, c’est que Kyle Matthews est directeur général de l’Institut d’études sur les génocides et les droits de la personne, rattaché à l’Université Concordia.

De la part d’un homme qui consacre sa carrière à pourfendre l’intolérance dans le monde, on aurait pu s’attendre à plus de tolérance envers un dirigeant politique québécois, fût-il un vilain souverainiste…

Kyle Matthews a effacé son tweet et présenté ses excuses en après-midi. Son commentaire était « sarcastique ». De son côté, l’Université Concordia a regretté « la comparaison inacceptable qui a été faite ».

Affaire classée, donc ? Paul St-Pierre Plamondon n’a pas l’intention d’aller plus loin. Mais il croit important de « clarifier » les limites de la liberté d’expression.

* * *

On en revient à ce débat, une fois de plus.

Au cours des dernières semaines, le chef péquiste a défendu la liberté d’expression des profs qui ont prononcé le « mot commençant par un N » dans un contexte d’enseignement. Il s’est insurgé contre la censure d’un épisode de La petite vie.

Il peut très bien faire tout ça ET exiger le retrait du tweet de Kyle Matthews. Ne cherchez pas de contradiction ni d’hypocrisie ; il n’y en a pas.

Mais peut-être y a-t-il un malentendu.

« Il y a des choses à clarifier à propos de la liberté d’expression, dit le chef péquiste, qui est aussi avocat. Les gens confondent des concepts qui pourtant sont clairs dans la jurisprudence québécoise et occidentale. »

La liberté d’expression ne donne pas le droit de diffamer, rappelle-t-il. « Dans un cas, on veut débattre, faire valoir un point de vue. Dans l’autre, on veut nuire à la réputation de quelqu’un pour le diminuer. »

Inutile de préciser que de traiter un politicien de Pol Pot en puissance, même de façon sarcastique, appartient à la seconde catégorie.

« La limite à la liberté d’expression, c’est l’intimidation et la diffamation, ce qu’on appelle en anglais la cancel culture, ajoute Paul St-Pierre Plamondon. On ne véhicule pas un point de vue, on cherche à diffamer son interlocuteur, à le rendre infréquentable à travers le mépris. »

Ça n’a rien à voir avec la limite tracée par le ministre du Patrimoine, Steven Guilbeault, qui a déclaré à Tout le monde en parle que « notre droit s’arrête là où la blessure de quelqu’un d’autre commence ».

Rien à voir avec le malaise de ceux qui s’opposent à l’usage de mots qu’ils jugent offensants.

C’est très dangereux, cette conception du débat démocratique. Et ce n’est pas vrai.

Paul St-Pierre Plamondon

Il s’inquiète de « l’uniformisation de la pensée dans les universités ». Cette culture de l’annulation qui finira par tuer tous les débats, puisque personne n’osera émettre son opinion par crainte des représailles.

« Si on veut défendre la liberté d’expression, il faut absolument dénoncer la diffamation et les tentatives d’intimidation sur les campus. »

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On a tendance à vouloir mettre les gens dans des cases.

Parce qu’il travaille à Concordia, on a tendance à se dire que Kyle Matthews est l’incarnation de la culture woke. On l’imagine presque se réjouir que des profs aient été humiliés pour avoir prononcé le « mot commençant par la lettre N ».

Sauf que ça ne correspond pas à la réalité.

Kyle Matthews n’a pas répondu à ma demande d’entrevue. Mais à remonter son fil Twitter, il semble évident que le chercheur est loin de la caricature qu’on fait de lui dans certains médias — sociaux ou non.

Quand Justin Trudeau a comparé l’acte de publier des caricatures de Mahomet à crier « au feu » dans un cinéma bondé, Kyle Matthews a jugé que c’était « peut-être la déclaration la plus déprimante faite par l’un des alliés de la France ».

Quand la controverse sur le « mot commençant par un N » a éclaté à l’Université d’Ottawa, il a relayé une interview du recteur de l’Université du Québec à Trois-Rivières affirmant qu’on « est en train d’amputer l’université de son sens ».

Bref, Kyle Matthews n’entre pas dans la case qu’on veut lui attribuer.

Vrai, son tweet était inacceptable.

Mais ceux qui prennent part à son lynchage sur les réseaux sociaux ne font pas tellement mieux.