L’été dernier, j’ai remarqué quelque chose sur les ongles d’un adolescent de mon entourage. Je précise : UN adolescent. Il portait du vernis à ongles. Noir.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Avant d’aller plus loin, il importe ici de faire un détour dans le passé. Je suis né en 1972. J’ai grandi dans une époque où il y a des choses sur lesquelles il y avait des certitudes : l’école nous préparait à la première communion, les garçons portaient des pantalons et les filles portaient des lulus, Canadien en six.

Et voici une autre certitude de l’époque : un adolescent ne portait pas de vernis à ongles. Parce que les gars ne portaient pas de vernis à ongles. Le vernis à ongles, c’était pour les filles.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Jay Du Temple

Comme les jupes, comme les lulus, comme les poupées : pour les filles. Les Tonka, pour les gars.

Pourquoi c’était comme ça ? me demandera probablement, ahurie, la frange la plus jeune du lectorat de La Presse.

Parce que c’était une autre époque, justement.

Les distinctions filles-garçons étaient autrement plus conservatrices : je n’ai pas souvenir par exemple de grands débats sur les jouets genrés quand Distribution aux consommateurs sortait son catalogue saisonnier.

Pire, ces barrières entre les genres, ces codes sur ce qui « fait » un gars et sur ce qui « fait » une fille étaient invisibles, mais tout le monde les connaissait. La culture nous les rappelait, ces codes, subtilement ou pas, la plupart du temps pas subtilement. C’était une époque pas très subtile, comme en témoigne un film-culte de 1977 qui a fait rire aux éclats des milliers de gars de mon âge…

Maintenant que ce détour dans le temps est fait, avancez la Grande Cassette VHS de la vie à l’année 2020. Les codes ont changé, évolué. Les barrières entre les genres baissent. Rien n’est parfait, rien ne l’est jamais, mais il y a aujourd’hui des discussions qui n’existaient pas à une autre époque, et je ne parle pas forcément des années 1950.

Avancez à 2020, donc. Elle Québec, le grand magazine féminin, choisit pour sa page couverture un homme qui porte du vernis à ongles. Pas n’importe quel homme : Jay Du Temple, d’Occupation double, est choisi justement parce qu’il incarne ces codes qui fondent, ces barrières chambranlantes dans la définition de ce qui « fait » un homme, une femme. Je cite Jay Du Temple : « Soyez ce que vous avez envie d’être. »

IMAGE TIRÉE DU SITE D’ELLE QUÉBEC

Aux États-Unis, un autre magazine, Vogue, met aussi un homme à sa une. En robe. Il s’agit de Harry Styles, chanteur, comédien. Le message est le même : les codes de l’ancien monde tombent, de ce qui fait qu’on est un homme, une femme… ou qu’on se définisse autrement.

Je lis que la communauté LGBTQ+ a été secouée en certains quartiers par un malaise devant le choix de Jay Du Temple comme porte-étendard de la fluidité vestimentaire. La Presse y a fait écho, Le Devoir aussi. Il est question de « l’utilisation d’un lexique vestimentaire clairement inscrit dans la culture queer » par Jay Du Temple et les photos de l’animateur dans Elle Québec feraient de l’ombre aux personnes qui, elles, vivent vraiment l’ostracisme, la marginalisation.

Je ne comprendrai jamais ce genre d’objection.

Marginalisation, ostracisation ? Absolument, c’est vrai. Ça existe. Les taux de suicide chez les jeunes non hétéros sont plus élevés que la moyenne, signe d’une détresse qui n’est pas étrangère à cet ostracisme, à cette marginalisation.

Mais on parle d’autre chose, ici. On parle d’une des plus grandes vedettes actuelles au Québec, Jay Du Temple, incarnation de ce qui était il n’y a pas si longtemps du moule du « vrai gars » — beau gosse, costaud, joueur de hockey de talent de surcroît — qui pose à la une d’un magazine comme Elle Québec avec du vernis à ongles sur ses doigts en gros plan…

Et ça ne fait pas scandale.

En 1990, il n’y aurait pas eu de scandale non plus, remarquez, mais pour une raison bien plus bête : l’agent d’un Jay Du Temple lui aurait déconseillé de faire cette photo. Et les photos dans le Elle auraient montré le Du Temple de 1990 après sa game de hockey du mardi soir, en train de boire une bière, en chest.

Je ne pourrai jamais dire à quelqu’un comme Pascale Bérubé, qui a critiqué Elle Québec, comment se sentir comme femme trans face à quoi que ce soit, je ne suis pas une femme trans. Elle a droit à toutes ses lectures du réel.

Mais en tant qu’homme quasi cinquantenaire qui fait partie de la majorité hétéronormative, majorité qui crée les « codes » ; en tant qu’homme de 48 ans qui a grandi dans une époque où porter du rose allait fatalement vous valoir des questions idiotes sur votre orientation sexuelle — alors on n’en portait pas —, je dis : Jay Du Temple et son vernis à ongles à la une du Elle Québec, c’est une victoire.

Une victoire pour les LGBTQ+ ? Je l’ignore.

Mais assurément une victoire contre un certain obscurantisme, contre des codes arbitraires qui enfermaient — qui enferment — les gens dans des petites cases, le début d’une page tournée sur une époque où un « vrai » gars n’achetait même pas de vernis à ongles pour sa blonde et croyez-moi, en cette époque, un « vrai » gars n’aurait jamais accepté de se faire prendre en photo avec du vernis à ongles…

À moins que ce soit pour se moquer des grandes folles, comme on les appelait.

Où voulais-je en venir ?

Ah, oui, c’est ça : des fois, le verre n’est pas toujours à moitié vide.