S’endetter ou mourir… C’est le genre de choix auquel on ne devrait jamais être confronté lorsqu’on souffre d’un problème de santé, quel qu’il soit.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

Et pourtant…

S’endetter ou mourir, c’est le choix impossible devant lequel s’est retrouvée Audrey Béliveau, alors qu’elle avait besoin d’être soignée pour une dépression sévère en 2017. « Je ne serais plus ici si on m’avait placée sur une liste d’attente… »

Pour Audrey, le crash a eu lieu un jour d’été.

Cela faisait quelques mois qu’elle sentait que ça n’allait pas. Pour la jeune mère trentenaire, enseignante de yoga, tout était devenu une montagne, même ce qu’elle aimait le plus au monde. Lorsqu’elle s’allongeait pour faire une sieste, elle se disait que ce serait merveilleux de ne plus jamais se réveiller.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Audrey Béliveau a dû retirer 14 000 $ de son régime enregistré d’épargne-retraite pour pouvoir payer une psychothérapie et éponger les autres dépenses liées à la dépression sévère pour laquelle elle avait besoin d’être soignée en 2017.

Après des vacances en famille qui auraient dû être reposantes, elle est rentrée brisée. Elle pleurait constamment, n’avait plus envie de rien. Elle se sentait coupable. Elle voulait disparaître. Elle se sentait comme un poids pour son entourage.

Puis, un jour, alors qu’elle était sur la route, après que son conjoint lui eut proposé de faire garder leur enfant pour lui donner un peu de répit, elle s’est sentie assaillie par des idées noires. « Je me disais : “Si seulement je pouvais me faire happer par un camion et juste mourir” », raconte-t-elle, la voix brisée.

Ce fut le déclic pour se dire qu’il lui fallait absolument aller se faire soigner.

Malheureusement, à la loterie de l’accès aux soins en santé mentale, Audrey avait pigé deux mauvais numéros. D’abord, le mauvais code postal. Elle habitait à l’époque Hochelaga-Maisonneuve, qui relève du CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal. C’est là que l’on trouve la plus longue liste d’attente de la province, comme le souligne ma collègue Ariane Lacoursière. En plus, comme travailleuse autonome, elle ne pouvait compter sur aucun régime d’assurance privé.

Pour lire l’article « La loterie des soins »

Dans sa malchance, le hasard a fait qu’elle a au moins eu la chance, pour la première fois de sa vie à 36 ans, d’avoir une médecin de famille – grâce à son conjoint, qui était sur une liste d’attente depuis plusieurs années et qui a enfin obtenu une place.

La médecin a pu lui prescrire des antidépresseurs. Mais pour une psychothérapie dans le réseau public, il lui fallait patienter. Une situation qui rappelait à Audrey de pénibles souvenirs de ses 16 ans, alors qu’elle avait souffert une première fois de dépression sévère. L’attente. Le ping-pong entre les hôpitaux et les soignants. Devoir raconter son histoire encore et encore à des personnes différentes… Elle ne se voyait pas revivre ça. Elle n’y survivrait pas, se disait-elle.

J’étais dans un état extrêmement critique. Comme si j’étais en train de me noyer. J’avais des pensées suicidaires. Je pleurais tout le temps. J’étais complètement amorphe. Ce n’était pas une option pour moi d’attendre six mois ou un an.

Audrey Béliveau

Même si elle n’en avait pas les moyens, Audrey a donc fait appel à la psychologue en cabinet privé la plus près de chez elle – la première qu’elle a trouvée en entrant son code postal sur le site de l’Ordre des psychologues du Québec.

Pour pouvoir payer une psychothérapie hebdomadaire à plus de 100 $ la séance pendant 10 mois (environ 4000 $) et éponger les autres dépenses liées à son état de santé, elle a dû retirer 14 000 $ de son régime enregistré d’épargne-retraite et payer une lourde pénalité pour ce retrait de fonds hâtif. Son mari s’est aussi endetté pour absorber les contrecoups. Le stress financier était tel que, même si sa médecin et sa psychologue lui recommandaient un arrêt de travail complet, elle a dû continuer à travailler, dans des conditions pénibles, ce qui a prolongé son chemin vers la guérison.

Trois ans plus tard, alors qu’elle a désormais un emploi salarié, elle n’est pas au bout de ses peines. Un accident de travail l’a plongée dans une rechute. Une grossesse difficile et la pandémie ont compliqué les choses. Sa santé mentale demeure fragile. Mais, forte de son expérience, elle se sent beaucoup mieux outillée pour se remettre sur pied. Ce qui ne l’empêche pas de penser que ce n’est pas normal que l’accès aux soins en santé mentale demeure, pour trop de gens, une loterie funeste.

***

C’est quand même incroyable qu’on en soit encore là, en 2020, alors que la dépression n’est pas exactement une maladie rare – c’est en fait la première cause d’invalidité dans le monde, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), et la pandémie ne fait qu’aggraver les choses. En ce moment, au Québec, au moins 22 % de la population adulte souffre de symptômes compatibles avec une dépression majeure ou un trouble d’anxiété généralisée (1).

C’est d’autant plus incroyable que, au-delà du coût humain tragique lié à la loterie de la santé mentale, on sait pertinemment que, même d’un strict point de vue comptable, on n’économise rien du tout en privant des patients de soins. En 2016, une étude dirigée par l’OMS nous disait que chaque dollar investi dans le traitement de la dépression et de l’anxiété en rapporte quatre en amélioration de la santé et de la capacité de travail (2).

J’aimerais penser que l’histoire d’Audrey est un cas isolé. J’aimerais penser que rares sont les patients très souffrants qui poireautent six mois, un an, deux ans sur une liste d’attente. Malheureusement non, me dit la Dre Catherine Serra Poirier, psychologue, porte-parole de la Coalition des psychologues du réseau public québécois.

C’est tellement absurde. On se dit que si les cas sont vraiment sévères et que ça ne va vraiment pas, les patients vont être suivis plus rapidement. Une certaine priorisation est faite parfois. Mais la vérité, c’est qu’il y a beaucoup de monde en souffrance.

La Dre Catherine Serra Poirier, psychologue, porte-parole de la Coalition des psychologues du réseau public québécois

Au-delà des beaux discours, la santé mentale n’est toujours pas une priorité, constate-t-elle. « On essaie de nous dire : oui, oui, on la priorise. Mais on ne propose que des solutions à court terme. On refuse de traiter les problèmes de fond. On refuse de reconnaître la profondeur de la souffrance, la nécessité d’avoir des professionnels ayant l’expertise requise pour répondre aux besoins des patients. »

Un des problèmes de fond, c’est la pénurie artificielle de psychologues dans le réseau public. Une pénurie liée aux salaires trop bas et au manque d’autonomie professionnelle. Peut-on vraiment s’étonner qu’une majorité de titulaires d’un doctorat en psychologie qui, après 10 ans d’études, ont le choix entre un taux horaire de 33 $ au public ou de 120 $ au privé n’hésitent pas très longtemps ?

Pour réduire les listes d’attente en psychologie, le gouvernement Legault a choisi de temporairement appeler en renfort le secteur privé, afin de combler le manque de ressources dans le système public. Une solution louable à court terme qui risque d’avoir des effets pervers à long terme. Car si rien n’est fait pour retenir les psychologues du réseau public, ceux-là mêmes qui sont les mieux outillés pour intervenir, au sein d’équipes interdisciplinaires, auprès des patients les plus vulnérables ou dont les cas sont les plus complexes, l’exode vers le privé se poursuivra.

Au-delà des questions salariales, cet exode est d’autant plus tentant pour les psychologues du réseau public qu’on ne leur donne pas toute l’autonomie requise pour offrir à leurs patients la thérapie qu’ils jugent la mieux adaptée à leurs besoins, souligne la Dre Serra Poirier. Même lorsqu’un psychologue estime que tel patient a besoin d’un plus grand nombre de séances avant d’aller mieux, il n’a pas la latitude nécessaire pour les lui offrir, ce qui le place devant des dilemmes éthiques déchirants et finit par renforcer le syndrome des portes tournantes.

On ne dirait pas à un chirurgien dont l’opération s’étire à cause de complications : « Là, c’est terminé ! Le temps est écoulé. Tu refermes ça tout de suite ! »

« S’il y a une hémorragie, il va falloir qu’il la traite. Il ne pourra pas juste refermer. C’est la même chose pour les troubles de santé mentale. Or, on a tendance à les traiter comme si c’était complètement différent. »

Si la santé mentale était vraiment une priorité, on admettrait que c’est tout le système qui souffre d’une grave hémorragie. Et que les points de suture ne suffisent pas.

(1) « Santé mentale et pandémie : une saison à haut risque » (La Presse, 10 octobre 2020)

(2) « Les investissements dans le traitement de la dépression et de l’anxiété rapportent quatre fois leur valeur » (Organisation mondiale de la santé, 13 avril 2016)

Si vous ou un membre de votre famille avez des idées suicidaires, êtes en détresse ou endeuillés, vous pouvez appeler en tout temps au numéro suivant : 1 866 APPELLE (1 866 277-3553) ou consulter le site web de Suicide Action Montréal.