Malgré l’étrange rapport critique du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE), la Capitale-Nationale a encore d’excellentes chances d’avoir son tramway.

Paul Journet
Paul Journet La Presse

Ce sera plus long que l’espérait le maire Régis Labeaume. Mais au moins, le projet n’est pas sur la voie de garage.

Si le gouvernement caquiste voulait l’enterrer, il avait le prétexte idéal. Il aurait pu, comme le suggère le BAPE, reculer d’une décennie pour examiner à nouveau toutes les autres options, y compris l’exotique monorail…

PHOTO PATRICE LAROCHE, LE SOLEIL

Le maire de Québec, Régis Labeaume

Mais mardi, le ministre des Transports, François Bonnardel, a maintenu que Québec avait besoin d’un réseau de transport collectif structurant et que le tramway était le mode à privilégier.

Il veut toutefois réviser le tracé pour mieux desservir les banlieues. C’est une réaction fort raisonnable – un ministre ne peut pas rejeter un rapport de 400 pages sans en considérer les recommandations.

Le projet est sur pause, mais au moins, il ne recule pas trop. Tant mieux, car le contraire aurait été gênant.

Québec a le mérite peu enviable d’être la seule ville canadienne de plus de 500 000 résidants sans réseau structurant de transport collectif. Elle était par contre, jusqu’en 2016, celle qui avait le plus de kilomètres d’autoroutes par personne. Moins de 9 % des déplacements s’y font en transports en commun, et cette proportion a même baissé de 2011 à 2017. La part de la voiture, elle, a augmenté de 12 %.

Ce n’est pas tout à fait compatible avec le plan de lutte contre les changements climatiques que le gouvernement caquiste présentera lundi…

***

Quel étrange rapport du BAPE, tout de même.

L’organisme a pour mandat de consulter la population et de conseiller le gouvernement.

Lors des audiences, une vaste majorité des experts en transport collectif était en faveur. Or, les commissaires, qui n’ont pas de formation en la matière, n’en tiennent pas compte.

Le rapport avance que le virage vers le télétravail réduira la congestion à Québec. Pourtant, un expert a présenté une analyse qui démontrait que l’effet sera peu significatif à long terme.

Le rapport déplore aussi que le projet desservirait mal les banlieues, sans considérer l’annonce faite en juin dernier par la Ville pour ajouter des métrobus, des parc-O-bus et des voies réservées.

Tout comme le métro à Montréal, le tramway à Québec offrirait des stations auxquelles des lignes de bus se grefferaient pour compléter les trajets des navetteurs excentrés.

C’est comme si le BAPE, au lieu de se contenter de son mandat d’évaluateur de projet, avait voulu jouer au planificateur.

Cela a amené les commissaires sur le terrain politique. Si les banlieues sont mal desservies, c’est d’abord parce que le projet a été appauvri pour respecter le plafond budgétaire imposé par Québec. Et si le projet est trop reporté, le financement se compliquera. L’échéance pour profiter du fonds fédéral actuel est 2027.

Je sais, cela paraît loin. Mais regardez le prolongement de la ligne bleue de Montréal. Au début des années 1980, le projet était imminent, disait-on. On l’attend encore…

Cela dit, il faut souligner l’ironie de la réaction de Québec solidaire et de certains environnementalistes. Pour le projet GNL (usine de liquéfaction de gaz naturel et port), ils réclament un vaste mandat du BAPE qui comprendrait les émissions en amont de gaz à effet de serre. Tandis que pour le tramway, ils déplorent les latitudes des commissaires.

Le BAPE a souvent été attaqué par ceux qui n’aimaient pas ses conclusions. Par exemple, dans le cas de GNL, des militants accusent un de ses commissaires d’être biaisé à cause de son passé de « lobbyiste » pour l’industrie pétrochimique. C’est injuste – il était vérificateur consultant et il a par la suite signé pour le BAPE un rapport contre le gaz de schiste !

Cela dit, le BAPE semble avoir le don de produire des rapports contestés en matière de transport. Il avait appuyé le prolongement de l’autoroute 25 (avec voies réservées et péage) et critiqué le Réseau express métropolitain (REM) ainsi que la phase III de la promenade Samuel-De Champlain à Québec. L’aménagement du territoire est un sujet complexe et inévitablement politique qui ne cadre pas toujours bien avec l’expertise du BAPE, soit l’analyse d’un projet spécifique.

***

Malgré tout, je pense que l’histoire pourrait bien se terminer.

Pour vendre son projet, le maire Labeaume a promis qu’il respecterait l’enveloppe de 3,3 milliards. Les coûts ont augmenté à plus de 4 milliards, alors il a sacrifié certains aspects pour ne pas dépasser son budget.

Mardi, le premier ministre François Legault a répété qu’il ne dépenserait pas plus. Pourtant, avec son troisième lien routier, le budget est ouvert. Pour les voitures, il n’y a pas de limites…

Après des décennies à attendre son tour, il serait pitoyable que Québec obtienne une version radine de son projet.

Heureusement, une voie de sortie se dessine pour M. Legault. Le projet de tramway n’est pas le sien. C’est celui du maire, conçu à l’invitation du gouvernement Couillard.

À la suite d’une féroce campagne des radios privées, l’appui au projet a chuté de 60 % à moins de 45 % l’année dernière.

Les caquistes pourraient l’arrimer à leur projet de troisième lien. Cela servirait de prétexte pour se l’approprier afin de le vendre politiquement, et aussi pour investir plus afin de répondre aux critiques du BAPE sur le trajet et le service en banlieue.

De toute façon, M. Legault en a besoin pour remplir le carnet de commandes de l’usine Bombardier à La Pocatière.

Ce retard ne plaira pas à M. Labeaume, qui critique – avec raison – le projet de troisième lien et qui espérait lancer officiellement le projet avant la campagne électorale municipale de 2021. Mais ce serait tout de même mieux qu’un rejet.