En pleine rue, un enseignant français a été tué pour avoir osé montrer en classe les fameuses caricatures de Mahomet. Il l’avait fait avec mille précautions. Sa tête avait pour ainsi dire été mise à prix par des fachos qui font une lecture moyenâgeuse du Coran.

Patrick Lagacé
Patrick Lagacé La Presse

« Tête mise à prix » ? Ce n’est pas qu’une image : le salaud qui a tué Samuel Paty l’a aussi décapité.

Le symbole de l’instituteur et du prof de lycée est au cœur d’une certaine idée du savoir, au cœur d’une certaine idée de la France républicaine, aussi. C’est pour ça qu’en France, pays si ciblé par les islamistes, cet attentat en particulier détonnait dans le lot des attaques, pourtant si fréquentes.

C’est pour ça qu’ailleurs, aussi, les condamnations ont été si vives.

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Le premier ministre Trudeau a lui aussi condamné l’attentat — en retard — et il a dit que c’était « injustifiable »…

Mais le PM a fouillé dans ses poches et il a trouvé des bémols.

Ce fut son premier réflexe, si on peut dire, après la dénonciation : « Oui, c’est terrible, mais… »

Je cite Justin Trudeau : « La liberté d’expression n’est pas sans limites. On n’a pas le droit, par exemple, de crier au feu dans un cinéma bondé de monde », a-t-il dit, selon la dépêche de La Presse Canadienne, après avoir assuré qu’il était un défenseur de la liberté d’expression. Le PM a poursuivi : « Nous nous devons d’être conscients de l’impact de nos mots, de nos gestes, sur d’autres, particulièrement ces communautés, ces populations qui vivent énormément de discrimination encore », ajoutant qu’il ne fallait pas « chercher à blesser de façon inutile et arbitraire ».

PHOTO SEAN KILPATRICK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Le premier ministre Justin Trudeau

C’est le genre de position sur la liberté d’expression qui se défend dans un débat public où on parle des tenants et aboutissants de la prise de parole, par exemple dans un colloque. Faut-il dire des choses juste parce qu’on peut, au risque d’être déplaisant ? Ça mérite discussion. Et il est par ailleurs vrai que la liberté d’expression « n’est pas sans limites », ou en tout cas pas sans conséquence. Voir l’article 319 du Code criminel pour les détails.

Mais c’est le genre de position qui n’a pas sa place dans une discussion qui porte sur un prof qui s'est fait décapiter.

Quand un enseignant laïque est décapité par quelque salaud qui en son for intérieur vit dans une théocratie du XIIIe siècle, il n’y a pas de « Oui, mais… », il n’y a pas de bémol : tu prends le bord du prof. Tu ouvres le lexique habituel de la diplomatie : tu « condamnes », et tu le fais « dans les termes les plus vifs », en « apportant le soutien du Canada ». Point.

Quant au danger de « crier au feu » dans un cinéma bondé de monde (s’il n’y a pas de feu), l’exemple nous vient d’une décision de la Cour suprême des États-Unis rendue en 1919, une décision (controversée) qui a été infirmée 40 ans plus tard (et qui n’était pas une cause de liberté d’expression). Tout le monde comprend l’image : il y a des cas où dire des choses peut provoquer des réactions dangereuses.

Mais publier, montrer ces caricatures de Mahomet qui choquent certains musulmans, est-ce la même chose ?

Évidemment, non.

Les gens du cinéma sont en danger de mort réel si un idiot crie au feu et que des gens sont piétinés en tentant de fuir un feu qui n’existe pas. Les croyants offusqués par les caricatures de Mahomet ne sont en danger de rien.

Et il y a aussi ce fait : les médias canadiens qui ont publié ces caricatures n’ont pas été inquiétés par la justice canadienne. Ils ne l’ont pas été pour une raison bien simple : on est bien loin des dispositions du Code criminel qui balisent les discours haineux.

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M. Trudeau a corrigé le tir devant le tollé au pays et ailleurs (le président français Emmanuel Macron a appelé François Legault pour le remercier de son soutien aux Français, une monumentale gifle diplomatique au premier ministre canadien). Le PM a précisé sa pensée et défendu la liberté d’expression sans ses « Oui, mais… » de la semaine dernière.

Où voulait en venir M. Trudeau dans ses premières déclarations sur l’affaire Samuel Paty ? Je tente une explication : il voulait souligner que des groupes de la société sont marginalisés, qu’ils vivent avec des stigmates qui les empêchent de prendre leur juste place en société et que les musulmans font partie de ces groupes…

Ce qui est vrai. Ce qui doit être dénoncé, combattu.

Mais le meurtre de Samuel Paty n’a rien à voir là-dedans.

Les gens qui ont ordonné, planifié et commandité le meurtre de Samuel Paty — on peut dire la même chose de bien d’autres attaques terroristes — font partie d’une infime minorité d’islamistes radicalisés. Ils ne parlent pas pour « les » musulmans : c’est pour cela que je trouve pour le moins insultant que le PM fasse référence aux musulmans dans une discussion sur une minorité de fanatiques.

Il y a quelque chose d’ahurissant à constater que le premier réflexe de M. Trudeau dans un tel débat est de chercher des bémols et des nuances. Je ne suis pas contre les bémols et les nuances. Mais il y a des moments où la clarté morale impose une certaine lecture des choses.

Quand des barbares combattent des mots et des images en coupant des têtes, nous sommes précisément dans un de ces moments. Si vous ne savez pas quel côté du débat prendre dans un cas semblable, c’est que vous n’avez pas suffisamment réfléchi aux enjeux.