Lundi matin, le réveil sonne. Vous ouvrez l’œil. C’est l’heure. C’est l’heure d’aller nulle part.

Stéphane Laporte Stéphane Laporte
Collaboration spéciale

Jadis, dans l’ancien temps, votre chorégraphie matinale était réglée au quart de tour. Sonnerie. Snooze d’une minute. Sonnerie. Snooze d’une autre minute. Sonnerie. Debout ! Douche. Enfiler les vêtements choisis la veille. Café. Rôties. Manteau. Auto. Trafic. Trafic. Trafic. Bureau. Si vous faisiez partie des hyperactifs fringants, votre horaire incluait aussi un arrêt au gymnase pour 45 minutes d’efforts et de sueurs.

Vous arriviez au travail gonflé à bloc. Il était à peine 9 h, vous aviez déjà une journée dans le corps. Et la pression commençait.

Tout a changé.

Nous disions donc : le réveil sonne. Vous ouvrez l’œil. Vous avez deux heures pour vous rendre dans la pièce d’à côté. Vous feriez bien un détour par le gymnase, mais il est fermé. Vous vous rendormez. Deux heures plus tard, vous vous levez. Douche. Quoique… vous ne verrez personne aujourd’hui. Pour être précis, vous allez voir des gens et des gens vous verront, mais via l’écran d’ordinateur. Assurément, personne ne vous sentira. Heureusement, les Zoom ne se font pas en odorama. Le bouton nez bouché serait encore plus populaire que le bouton muet.

Finalement, vous décidez de vous laver tout de même. Bon choix. Vient le temps de vous habiller. Vous n’avez pas sorti vos vêtements la veille. Oh que non ! Pourquoi faire ? Y a pas de rush. Après tout, il n’y a que le haut qui compte. C’est tout ce que l’on verra de vous. Vous remettez toujours la même affaire. Chandail mou et caleçon aéré.

Vous déjeunez. Vous avez le temps. Un café. Deux cafés. Trois cafés. Une omelette. La radio parle circulation. Vous riez. La radio parle météo. Vous riez encore. 

Avant, la météo et la circulation, c’était votre obsession. Maintenant, c’est de la science-fiction. En dedans, ça n’existe pas, ces deux trucs là.

Vous projetiez, en bon employé, d’être assis devant votre ordi à 9 h précises. Mais pourquoi tant de zèle, quand personne ne le remarque ? Allez, un quatrième café en parcourant votre fil Instagram.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Le télétravail est ennuyant, mais il sauve des vies, écrit notre chroniqueur.

La première réunion Zoom est à 10 h. Vous vous assoyez finalement devant votre écran à 10 h moins une. Au début du télétravail, le printemps dernier, vous vous branchiez toujours 5 minutes avant, attendant impatiemment que l’hôte vous admette. Toiletté et cravaté, vous ne cessiez d’intervenir durant le meeting. Concentré, impliqué. Vous vouliez être la star de la retransmission. Cet automne, vous éteignez la caméra. Ça vous protège de toute action imprévue pouvant se dérouler dans votre foyer. Un enfant, un conjoint, un chien, un amant est si vite arrivé. C’est une photo de vous qui confirme votre présence. 

Vous éteignez aussi le micro. Ça épargne à l’assemblée des bruits inattendus émanant de votre intimité. Cellulaire, aboiement, gargouillement. Ça vous permet surtout de faire autre chose pendant que le Zoom se déroule. Parcourir vos courriels, jouer à Tetris, regarder la télé ; après tout, ça ne s’appelle pas télétravail pour rien.

On vient de prononcer votre nom. Vous vous mettez à parler, comme si vous étiez très attentif au propos. Mais comme vous ne l’étiez pas, vous faites une pirouette : « C’est très important, ce que tu viens de dire, Simon. Tellement important que tu devrais le répéter. » Bien joué. Vous venez de gagner du temps. Malheureusement, Simon ne dit rien. Vous l’interpellez : « Simon ? Simon ? M’entends-tu ? » Et c’est alors que vous entendez Simon crier votre nom : « T’es sûr mute ! Allume ton micro ! » Gêné, vous allumez votre micro et votre caméra, pour vous faire pardonner votre turpitude : « Désolé, ça doit être un problème de connexion. Vous disiez donc ? »

À la visioconférence de l’après-midi, vous faites sentir un peu plus votre présence, surtout si le patron est là. Entre les deux, un peu de ménage, un peu d’achats en ligne et un peu de Facebook. Bref, c’est presque comme au vrai bureau.

17 h. La journée est terminée. Mais on ne le dirait pas. Elle fait juste continuer. Les changements de lieu permettaient des coupures dans votre quotidien. Comme des scènes de film. Dorénavant, votre vie n’est plus un film, votre vie est une pièce de théâtre. Toujours au même endroit. Un huis clos. L’enfer, c’est vous-même. Vous vous ennuyez presque de l’heure de pointe. Le trafic, ça vous donnait une raison de sacrer. De vous défouler. Le trafic, c’est toujours la faute de tout le monde, sauf nous. 

Voilà que la pandémie a fait disparaître tout le monde, sauf nous. Avant, on était pressé d’arriver. Maintenant, on est toujours arrivé.

Ce qui manque le plus dans ce monde isolé, c’est le hasard. Les retrouvailles imprévues. Les activités sur un coup de tête. Les nouvelles rencontres. Depuis mars, il n’y a rien de nouveau. Juste du vieux. Que des rendez-vous réglés d’avance. Avec invitation. Avec les mêmes visages.

Le télétravail, c’est comme une barre énergétique. Ça nourrit. C’est efficace. Ça dépanne. Mais, matin, midi et soir, ça devient ennuyant. Austère. On a envie d’un bon barbecue.

Mais puisqu’en ce moment le télétravail sauve des vies, télétravaillons ! C’est notre contribution. Soyons motivés. Tout est une question de motivation. Après tout, on est chanceux, c’est une façon bien confortable de sauver des vies. Les travailleurs dans les hôpitaux le font dans des conditions beaucoup plus difficiles. Pensons à eux, habillés en mou, en buvant notre café.

Bonne journée !