C’est à Bromont qu’on diagnostique le plus de cas de maladie de Lyme au Québec. Ce malheureux record en fait cependant le lieu idéal pour tester un traitement expérimental unique au Canada qui s’attaque à la source du problème : la tique. La Presse est allée voir sur le terrain.

Ariane Krol Ariane Krol
La Presse

« La Coupe Stanley de la tique »

À Bromont, en ce début d’octobre, on accroche des décorations d’Halloween en forme d’araignées. C’est toutefois un autre type d’arachnide, plus petit, mais autrement plus redoutable, qui s’active dans les environs ces jours-ci : la tique à pattes noires, qui transmet la maladie de Lyme.

« Vous avez l’exemple d’un quartier résidentiel construit dans l’habitat de la tique, dit Jérôme Pelletier, médecin vétérinaire qui se spécialise en épidémiologie, en remontant un sentier longeant les terrains boisés. Ce genre d’environnement est magnifique, mais propice à l’établissement de populations de tiques et à la présence de la maladie de Lyme. »

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Le médecin vétérinaire Jérôme Pelletier traîne un morceau de tissu en flanelle sur lequel les tiques vont s’agripper.

Le sol recouvert d’un épais tapis de feuilles fait le bonheur des tiques, qui s’y protègent de la sécheresse et des rayons du soleil.

Jérôme Pelletier y dépose une grande flanelle blanche d’un mètre carré pour la traîner ensuite sur une vingtaine de mètres.

« La tique est bernée : quand la flanelle fait un mouvement, elle pense que c’est un hôte et s’y agrippe », explique le vétérinaire.

Les nymphes et tiques adultes ainsi dupées seront conservées dans de l’alcool avant d’être envoyées au laboratoire pour analyse.

Cet échantillonnage est l’aboutissement d’une intervention de cinq mois sur le terrain.

Pour qu’une tique puisse transmettre la bactérie responsable de la maladie de Lyme à un être humain, il faut qu’elle d’abord qu’elle l’ait contractée, ce qui se produit lorsqu’elle pique un petit rongeur qui en est porteur. Les souris à pattes blanches et les souris sylvestres sont les principaux réservoirs de la bactérie.

Le traitement testé à Bromont vise à couper cette chaîne de transmission en immunisant ces souris, de sorte que les tiques qui les piquent meurent.

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Station à appât

L’expérience de Bromont

À la fin de mai, M. Pelletier et ses aides-terrain ont posé une centaine de stations à appât dans les environs et les ont remplies durant tout l’été. Les petites boîtes contiennent du beurre d’arachide additionné de fluralaner, la même molécule que celle administrée aux chiens et aux chats sous forme de croquette comestible par les vétérinaires afin de prévenir les piqûres de tiques. En mangeant le beurre d’arachide, les souris s’autoadministrent un traitement acaricide.

Une première expérience sur des populations de souris à Farnham a permis à M. Pelletier de confirmer que celles ayant eu accès à des appâts médicamenteux les ont consommés, et présentaient ensuite moins de tiques que les autres souris.

À Bromont, le résultat escompté de l’intervention est double : moins de tiques au total, et moins de tiques infectées parmi celles qui restent. Les tiques peuvent en effet piquer d’autres animaux, comme les cerfs de Virginie, mais ces hôtes n’étant pas porteurs de la bactérie responsable de la maladie de Lyme, ils ne la refilent pas aux tiques qui s’attaquent à eux. « Donc leur piqûre ne sera pas dangereuse, elle ne vous transmettra pas la bactérie », résume M. Pelletier.

L’expérience, qui en est à sa deuxième année, se déroule à 10 endroits à Bromont : la moitié en terrain forestier, comme ici, et l’autre moitié à proximité de résidences.

Est-ce efficace ? Hélas, la pandémie fait durer le suspense. Le Laboratoire national de microbiologie de Winnipeg, qui devait analyser les premières tiques ce printemps, n’a pas pu le faire à cause de la COVID-19. M. Pelletier fera finalement analyser ses tiques au laboratoire de la faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal, et espère annoncer ses résultats en mars prochain.

À l’hôtel de ville, situé à une dizaine de minutes de là, le maire a hâte de voir.

« Personne, à Bromont, ne vous dira :’’C’est quoi, une tique ?’’, s’exclame Louis Villeneuve. Ce qu’il entend quand il croise ses concitoyens, dit-il, c’est plutôt :’’J’ai encore ramassé six tiques sur mon chien !’’ »

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Louis Villeneuve, maire de Bromont

C’est certain que de savoir qu’à Bromont, on a la Coupe Stanley des tiques, c’est pas intéressant ! […] On a aussi 2 millions de visiteurs par année environ à Bromont. On se devait, en bon père de famille, de réagir à ça.

Louis Villeneuve

Lorsque le conseil municipal a été informé du projet des chercheurs par l’un de ses membres, Michel Bilodeau, il n’a pas hésité à y participer. La Ville a fourni environ la moitié du budget de quelque 250 000 $ sur deux ans (avec une contribution de la municipalité régionale de comté). L’équipe de chercheurs, pilotée par la professeure Cécile Aenishaenslin, de la faculté de médecine vétérinaire, a fourni le reste (avec une participation du CIUSSS de l’Estrie).

Le conseil municipal vient même d’appuyer une demande de financement pour prolonger le projet.

« Trois ou quatre ans, ça commence à être un meilleur jeu de données pour déterminer si le traitement est efficace ou pas », explique Jérôme Pelletier.

Si le traitement s’avère efficace, il faudra probablement le faire homologuer, ce qui ajoutera un délai. Et il devrait être utilisé de manière contrôlée dans des lieux ciblés, municipalité, par exemple, et non offert en vente libre pour quiconque craint d’avoir des tiques sur son terrain. « C’est un médicament vétérinaire contrôlé qu’on applique dans notre environnement », rappelle M. Pelletier.

Le maire veut voir les résultats de l’étude et les coûts d’un tel traitement avant de se prononcer. Mais il a de grands espoirs. « L’étude est faite ici, mais ça va servir partout après, probablement à la grandeur du Canada, j’imagine », dit Louis Villeneuve.

Les précautions individuelles demeurent donc de mise en plein air. « On ne pourra jamais éradiquer cette maladie par une action sur l’environnement, donc il va falloir continuer à apprendre à se protéger », souligne Mme Aenishaenslin.

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Julie Coderre, pharmacienne

Vivre avec la tique

C’est pour cela que Julie Coderre a poussé pour que les résidants des régions comme la sienne, ayant une forte présence de tiques porteuses de la maladie de Lyme, puissent recevoir une prophylaxie post-exposition (PPE), directement en pharmacie, sans avoir à consulter un médecin. Le besoin est évident.

Accrochés près du laboratoire, les enlève-tique en forme de pieds-de-biche miniatures se vendent comme des petits pains au printemps. Et jusqu’à l’automne, la pharmacienne et son équipe voient arriver des dizaines de personnes inquiètes d’avoir trouvé un de ces minuscules acariens sur eux. En appliquant un questionnaire ciblé, ils peuvent déterminer rapidement si la personne risque d’avoir contracté la bactérie responsable de la maladie de Lyme et, le cas échéant, lui proposer une dose d’antibiotique à prendre immédiatement. Dans tous les cas, les patients reçoivent un feuillet indiquant les symptômes (rougeurs cutanées, fatigue, maux de tête, etc.) auxquels il faut être attentif durant les mois à venir.

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Des enlève-tiques en forme de pieds-de-biche miniatures et une dose d’antibiotique

« Les gens qui sont souvent à l’extérieur, entre autres les paysagistes, ceux qui travaillent pour la Ville ou qui font beaucoup de randonnée, c’est sûr que tu peux t’attendre à les voir deux ou trois fois au courant de l’été », témoigne la pharmacienne.

Même consciente de la nécessité des vêtements longs, de l’insecticide et d’autres précautions, elle a trouvé une tique sur elle en revenant d’une sortie de course en sentier l’an dernier. Elle a enlevé l’intruse et, sachant qu’elle n’avait pas besoin de PPE (puisque la tique était accrochée depuis beaucoup moins de 24 heures), elle a inscrit la date dans son cellulaire, au cas où elle aurait eu des symptômes nécessitant une consultation médicale.

« Je savais que ça faisait peut-être seulement une heure que je l’avais sur moi, mais même à ça, j’ai capoté », raconte-t-elle en riant.

La maladie de Lyme gagne du terrain

Avec 500 patients diagnostiqués au Québec l’an dernier, la maladie de Lyme peut sembler un problème relativement mineur. Mais le nombre de cas a quadruplé en cinq ans, et la tique infectée se répand sur le territoire.

Le Québec compte désormais 181 municipalités présentant un risque d’acquisition de la maladie, soit 30 % de plus qu’il y a deux ans, indiquent les données de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). De ce nombre, 73 sont considérées comme à risque significatif.

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Jérôme Pelletier est à la recherche de tiques pour mener à bien l’expérience qu’il mène à Bromont.

C’est la région sociosanitaire de l’Estrie qui enregistre le plus grand nombre de cas, suivie de la Montérégie.

« En Montérégie-Estrie, on retrouve une situation similaire au nord-est des États-Unis en termes d’abondance de tiques », explique le chercheur Jérôme Pelletier, qui expérimente un traitement à Bromont.

« On voit que la Mauricie et Centre-du-Québec et l’Outaouais sont les deux autres régions où il y a un peu de cas, ça commence », ajoute le DFrançois Milord, médecin-conseil à la Direction de santé publique de la Montérégie. C’est à cause de la proximité géographique, explique-t-il en donnant l’exemple de l’Outaouais avec l’Est ontarien, et du Centre-du-Québec avec la Montérégie.

Des effets parfois graves

Non traitée, la maladie peut avoir des effets graves. Parlez-en à Réal Brunelle, conseiller municipal à Bromont. Il y a deux étés, ce quinquagénaire actif, ancien dépisteur-chef dans la LHJMQ devenu enseignant de hockey dans une école secondaire, s’est retrouvé aux urgences de l’hôpital de Cowansville, avec une tension artérielle et un pouls extrêmement faibles.

« Ils ont commencé à envisager la possibilité d’un pacemaker ou d’une situation d’urgence, relate-t-il. Une chance que la médecin de garde, elle, savait ce qu’est la maladie de Lyme. » À ses questions, il a répondu qu’il habitait à Bromont, qu’il était toujours à l’extérieur et que oui, il avait eu de la fièvre et des plaques rouges circulaires un mois auparavant. « J’ai eu comme des pepperonis, je ressemblais à une pizza ! », illustre-t-il. Mais ne sachant pas que ces plaques étaient caractéristiques de la maladie de Lyme, et s’étant rapidement remis, il n’avait pas consulté.

Réal Brunelle a dû passer quatre jours aux soins intensifs, deux jours de plus en observation et plusieurs semaines en congé. « Aux assurances, ils ne connaissaient même pas ce qu’est la maladie de Lyme », souligne-t-il. Il n’a heureusement gardé aucune séquelle.

Ne pas négliger les risques

Outre les éruptions cutanées, la maladie de Lyme peut aussi avoir des manifestations neurologiques, cardiaques, oculaires ou neuromusculaires, comme l’arthrite de Lyme.

« Ça prend une consultation, et c’est un traitement antibiotique qui doit être prescrit », résume Sylvie Bouchard, directrice de la Direction de l’évaluation des médicaments et des technologies à des fins de remboursement à l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux (INESSS).

« C’est encore une condition médicale peu connue et qui a des contours irréguliers », précise toutefois Mme Bouchard. Les manifestations neurologiques, comme des céphalées ou des tremblements, ne sont pas spécifiques à cette maladie, et il n’y a pas de test de laboratoire qui permette de la diagnostiquer automatiquement, dit-elle en soulignant l’importance de l’histoire du patient.

« Si je ne suis pas sortie de Sept-Îles, les chances que j’aie une maladie de Lyme sont relativement minces en 2020. Alors que si je demeure à Magog ou à Bromont, ça peut probablement contribuer davantage. »

L’effet pandémie

Avec le déconfinement du printemps et les restrictions de voyage, les Québécois ont été plus portés que jamais à se balader dans la nature l’été dernier. De quoi multiplier les piqûres de tiques et faire bondir les cas de maladies de Lyme ? Pas si sûr.

Les données disponibles à ce jour montrent effectivement une augmentation du nombre de cas de maladie de Lyme contractés au Québec cette année. Pour les neuf premiers mois de l’année, 200 diagnostics ont été posés sur des patients qui auraient acquis la maladie sur le territoire. C’est une augmentation de plus du tiers par rapport à la période équivalente l’an dernier (146 cas) et l’année précédente (142), montrent les données fournies à La Presse par le ministère de la Santé. Les régions les plus touchées demeurent l’Estrie (125 cas probablement contractés dans la région) et la Montérégie (42 cas).

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Avec la fermeture des frontières et les consignes d’éviter les déplacements non essentiels, la maladie de Lyme pourrait s’intensifier au Québec.

Se dirige-t-on vers un bond spectaculaire du nombre de Québécois ayant développé la maladie de Lyme cette année ? Rien n’est moins sûr.

Hors du Québec

En effet, on ne s’infecte pas qu’ici. Une part importante des diagnostics est habituellement posée sur des patients qui ont contracté la maladie hors du Québec, en Ontario ou dans le nord-est des États-Unis, par exemple. Ces cinq dernières années, plus de 20 % des cas ont ainsi été acquis à l’extérieur du Québec. Or, avec la fermeture des frontières et les consignes d’éviter les déplacements non essentiels, la tendance s’annonce bien différente en 2020. Des 207 cas diagnostiqués au total pour les neuf premiers mois de l’année, seulement 7 (3,4 %) avaient été acquis hors Québec.

En attendant, la saison de la tique est loin d’être terminée chez nous.

Le gros pic de l’activité de la tique, c’est au printemps et à l’automne. Le gros pic est au mois de mai et, ensuite, ça va en septembre, octobre, novembre.

Jade Savage, professeure d’entomologie à l’Université Bishop’s

Il arrive même qu’on en trouve en décembre et en janvier, lors d’un redoux, dit-elle.

C’est en juillet, août et septembre qu’on diagnostique le plus la maladie de Lyme, avec plus de 80 cas pour chacun de ces mois. Mais octobre (47 cas) et novembre (20) ne sont pas de tout repos non plus.

Les vêtements longs, les pantalons dans les chaussettes et le chasse-moustiques à base de DEET ou d’icaridine demeurent donc de mise.

Même si la COVID-19 a pris toute la place cette année et qu’on a moins entendu parler de la maladie de Lyme, « il faut vraiment réaliser que c’est toujours là, rappelle François Milord, médecin-conseil à la Direction de santé publique de la Montérégie. Il va y avoir les mêmes risques l’année prochaine et il va falloir prendre les mêmes mesures pour se protéger. »

Voyez les précautions de base

Que faire en cas de tique

La retirer au plus vite, délicatement à l’aide d’un enlève-tique ou d’une pince à épiler, en s’assurant de tout enlever.

Selon la région où vous avez été piqué, il est possible qu’une prophylaxie post-exposition (PPE) soit recommandée :

> Consultez le site du gouvernement du Québec

Soyez attentifs à la possible apparition de symptômes associés à la maladie de Lyme au cours des mois suivants :

> Consultez le site de l’INESS

« Lorsque la tique est retirée en deçà de 24 heures, il n’y a à peu près pas de risque de contamination », souligne Sylvie Bouchard, de l’INESSS.

De plus, une seule espèce, la tique à pattes noires (ixodes scapularis) peut être infectée par la bactérie responsable de la maladie de Lyme – et toutes ne le sont pas.

Parmi les tiques envoyées par les médecins et vétérinaires au Laboratoire de santé publique du Québec l’an dernier, seulement 24 % étaient infectées.

Ce taux varie selon les régions, précise Roxane Pelletier, conseillère scientifique à l’INSPQ. En 2019, 29 % des tiques ainsi recueillies en Estrie et 27 % Montérégie étaient infectées, beaucoup plus, par exemple, qu’en Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine (16 %, et seulement des tiques trouvées sur des animaux).