À Montréal, à Québec et à Ottawa, la journée du 15 octobre 1970 fut d’une immense effervescence. Au terme de cette longue journée forte en rebondissements sera décrétée la mise en application de la Loi sur les mesures de guerre. Récit.

André Duchesne André Duchesne
La Presse

Il est 9 h à Ottawa. Dans la pièce 340-S de la Chambre des communes, le Conseil des ministres du gouvernement Trudeau amorce la première de deux rencontres consacrées aux mesures à prendre pour résoudre la crise.

Depuis quelques jours déjà, il est question d’adopter des pouvoirs spéciaux permettant aux policiers de faire des arrestations sans mandat. Mais quel mécanisme prendre ? Une loi spéciale ? Des amendements au Code criminel ? L’utilisation de la Loi sur les mesures de guerre ? Les discussions s’éternisent autour de la table.

PHOTO CHUCK MITCHELL, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Le ministre de la Justice, John Turner, en février 1970

Les ministres s’interrogent aussi sur le bon moment pour appliquer de telles mesures. Faut-il poser un ultimatum aux felquistes avant de passer aux actes ? C’est l’option que défend par exemple le ministre de la Justice, John Turner (qui s’est éteint le 19 septembre dernier).

Autre sujet de discussion, l’insistance avec laquelle le premier ministre Robert Bourassa veut que ses projets de loi sur l’assurance maladie soient adoptés le jour même.

« Le ministre de la Justice se demande pourquoi M. Bourassa insiste pour faire adopter cette loi aujourd’hui », lit-on dans le procès-verbal.

L’autre crise du mois

L’interrogation de M. Turner renvoie à l’autre problème aigu auquel fait face le gouvernement Bourassa au même moment que la crise d’Octobre : une grève des quelque 4000 médecins spécialistes enclenchée le 8 octobre. Ces derniers sont insatisfaits de certains aspects, notamment la question salariale, la loi de l’assurance maladie devant entrer en vigueur le 1er novembre.

« Les gens étaient privés de leurs soins et on ne pouvait pas tolérer cette grève indéfiniment, dit Claude Castonguay, alors ministre de la Santé dans le gouvernement Bourassa. On a présenté un projet de loi pour les ramener au travail. »

Selon lui, il « n’y avait pas de lien » dans la séquence d’adoption de la Loi sur l’assurance maladie et de la Loi sur les mesures de guerre.

« M. Bourassa tenait beaucoup au projet d’assurance maladie, se rappelle de son côté Jean-Claude Rivest qui, au cabinet du premier ministre, s’occupait des activités législatives. C’était son grand projet personnel. On l’identifie souvent à la Baie-James, mais, dans ses valeurs personnelles, ce dont il était le plus fier dans son parcours politique, c’est l’assurance maladie. »

« Le seul mécanisme rapide »

En début d’après-midi, quelque 12 000 soldats de l’armée canadienne se déploient dans plusieurs villes du Québec, dont 8000 à Montréal. C’est le début de l’opération Essay.

Comme le prévoit la Loi sur la défense nationale, une province peut demander à Ottawa une intervention des militaires dans des situations d’urgence, moyennant le remboursement des coûts associés à un tel déploiement.

PHOTO PAUL-HENRI TALBOT, ARCHIVES LA PRESSE

Des soldats de l’armée canadienne sont déployés sur la colline Parlementaire, à Québec, le 15 octobre.

À la demande de Québec, les militaires ont donc la tâche de faire la surveillance des édifices publics et des résidences des élites politiques et financières, afin d’aider les policiers à se concentrer sur la crise des otages.

Le cabinet Trudeau se réunit une deuxième fois à 14 h 30. Il est alors décidé de la mise en application de la Loi sur les mesures de guerre. Dans le procès-verbal de la rencontre, on écrit que celle-ci sera adoptée à la demande de Québec et de la Ville de Montréal. On spécifie aussi que le gouvernement du Québec va poser un ultimatum aux ravisseurs et qu’un décret autorisant la loi spéciale sera adopté une fois le délai arrivé à terme.

PHOTO PIERRE COTÉ, ARCHIVES LA PRESSE

Marc Lalonde, en octobre 1972

M. Trudeau était sujet à de très fortes pressions, particulièrement de la Ville de Montréal et de M. Bourassa. Faire adopter une loi spéciale aurait pris des semaines, avec des débats en Chambre. Le seul mécanisme rapide était la Loi sur les mesures de guerre.

Marc Lalonde, chef de cabinet de l’époque du premier ministre Pierre Elliott Trudeau

Marc Lalonde nie catégoriquement que M. Trudeau ait imposé cette loi. « Quand il a été convaincu qu’il fallait en venir à cela, il a dit : “Je ne marche pas là-dedans à moins d’avoir une lettre formelle de Québec et de Montréal nous le demandant spécifiquement.” »

Le canevas de cette lettre est préparé par le ministère fédéral de la Justice.

L’Assemblée nationale en session

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Les premiers ministres du Canada et du Québec, Pierre Elliott Trudeau et Robert Bourassa, aux funérailles de Pierre Laporte, à Montréal, le 20 octobre 1970

Au cours de cette deuxième rencontre du cabinet fédéral, Pierre Elliott Trudeau revient sur l’insistance de Robert Bourassa voulant que la Loi sur les mesures de guerre entre en vigueur après l’ajournement des travaux de l’Assemblée nationale concernant l’assurance maladie.

Effectivement, à Québec, l’Assemblée nationale reprend ses travaux à 15 h 07 dans l’optique de faire adopter les lois 39, 40 et 41 forçant le retour au travail des médecins spécialistes et établissant au 1er novembre l’entrée en vigueur du régime d’assurance maladie. La session durera plusieurs heures.

Durant ce temps, Marc Lalonde arrive à Québec vers la fin de l’après-midi.

« On a mis l’avion du gouvernement à ma disposition, dit-il. Avec Julien Chouinard [secrétaire général du Conseil exécutif du gouvernement québécois], M. Bourassa a pris connaissance du projet de lettre. À leur demande, nous avons raffiné certains détails. J’ai appelé le ministère de la Justice à Ottawa pour faire valider les changements proposés avant de les refaire taper en même temps que la lettre destinée à être signée par le maire Drapeau. »

Surchauffe au centre Paul-Sauvé

PHOTO RENÉ PICARD, ARCHIVES LA PRESSE

Quelque 3000 personnes sont rassemblées au centre Paul-Sauvé pour apporter leur appui au FLQ, le 15 octobre 1970.

Ce soir-là, au centre Paul-Sauvé, quelque 3000 personnes sont rassemblées pour apporter leur appui au FLQ. Dans une salle de l’édifice (maintenant démoli) sis à l’intersection du boulevard Pie-IX et de la rue Beaubien, dans Rosemont, Michel Chartrand, Pierre Vallières, Charles Gagnon et MRobert Lemieux haranguent la foule.

« Nous étions, je crois, dans une autre salle que l’aréna. Le plafond était bas. C’était très enfumé. J’en garde un souvenir d’oppression », raconte Lysiane Gagnon, journaliste et chroniqueuse retraitée de La Presse.

L’atmosphère était extrêmement lourde et extrêmement violente. Je ne dis pas que les gens étaient prêts à passer aux armes. Pas du tout ! Mais il y avait un appui au FLQ. Et en même temps, il y avait une atmosphère de peur, car la rumeur courait que l’armée était en train de bouger. Mais l’armée n’était pas bien dangereuse. Elle faisait beaucoup moins peur que les policiers. […] Ce sont eux qui faisaient les rafles.

Lysiane Gagnon, journaliste et chroniqueuse de La Presse à la retraite

Insurrection appréhendée

Le même soir, à 21 h, le gouvernement du Québec publie un communiqué de presse pour annoncer que « devant la détérioration de la situation », il émet son « point de vue définitif » face aux ravisseurs de MM. Cross et Laporte.

PHOTO MICHEL GRAVEL, ARCHIVES LA PRESSE

Des policiers de la Sûreté du Québec arrêtent un homme sur le boulevard Georges-Vanier, à Montréal, sous la Loi sur les mesures de guerre, le 16 octobre 1970.

À l’exception de « recommander fortement » la libération de cinq prisonniers dits politiques et d’offrir un avion et un sauf-conduit à ceux-ci, il rejette les autres demandes. Les ravisseurs ont six heures pour répondre.

Marc Lalonde est de son côté arrivé à Montréal. « De l’aéroport, une voiture de police m’a amené à l’hôtel de ville. Montréal avait l’air d’une ville fantôme, dit-il. À l’hôtel de ville, M. Drapeau m’attendait avec M. Saulnier et MMichel Côté [conseiller spécial des autorités municipales]. M. Drapeau m’a tenu un long discours indiquant que la situation était tragique. »

Une fois sa tâche remplie et les lettres de MM. Bourassa et Drapeau en poche, Marc Lalonde rentre à Ottawa.

À 0 h 52, le vendredi 16 octobre, l’Assemblée nationale du Québec ajourne ses travaux, les lois sur la santé ayant été adoptées.

À 3 h, l’ultimatum de Québec aux felquistes vient à terme.

À 4 h, le gouvernement Trudeau, évoquant une insurrection, terme mentionné dans la lettre de Robert Bourassa (celle de Jean Drapeau évoque une insurrection appréhendée), décrète l’application de la Loi sur les mesures de guerre.

Toutes les forces de police du Québec, maintenant placées sous l’autorité du directeur de la Sûreté du Québec, s’apprêtent à intervenir.

À lire demain : les 16 et 17 octobre 1970 : le tragique dénouement