Durant les 12 jours entre l’enlèvement de James Richard Cross et la découverte du corps de Pierre Laporte, dont l’assassinat est revendiqué par le FLQ, la crise d’Octobre atteint sa phase la plus aiguë. À partir de témoignages et de documents d’archives, voici un aperçu de ce qui s’est passé.

André Duchesne André Duchesne
La Presse

Au cinquième étage de l’ancien hôtel Ford du boulevard Dorchester, édifice alors occupé par la Société Radio-Canada, Bernard Derome, 26 ans, s’apprête à écouter son collègue Gaétan Montreuil faire la lecture intégrale du manifeste du Front de libération du Québec.

Après une courte introduction où il explique que cette lecture est faite pour des raisons humanitaires et dans l’espoir de sauver la vie de James Richard Cross, l’annonceur entame la première phrase du manifeste :

« Le Front de libération du Québec n’est pas le Messie, ni un Robin des bois des temps modernes… »

Il est alors 22 h 30, le jeudi 8 octobre 1970. La tension est grande au Québec depuis trois jours. Entre l’élégance et la voix singulière de Gaétan Montreuil et le langage très vert du manifeste, le contraste est saisissant.

« Ce n’était pas un travail facile à faire et Montreuil l’a très bien fait, dit Bernard Derome. C’était délicat. Il marchait sur des œufs. »

M. Derome, c’était alors acquis, allait sous peu prendre la barre du Téléjournal. Les choses sont allées plus vite que prévu. Dans le tourbillon des évènements d’octobre 1970, il passerait d’innombrables heures en studio, animant notamment des bulletins spéciaux en direct de la salle de rédaction, flanqué du journaliste Claude-Jean Devirieux et entouré de collègues bourdonnant autour de leurs machines à écrire.

« C’était comme RDI avant le temps, lance l’animateur. Tout était nouveau, tant pour les dirigeants que pour les citoyens et les journalistes. »

Le manifeste

Passée à l’histoire, la lecture du manifeste par Gaétan Montreuil était l’unique concession du gouvernement libéral de Pierre Elliott Trudeau aux membres du FLQ, dont la liste de revendications était longue. Or, M. Montreuil ne fut pas le premier. À CKAC, Louis Fournier l’avait lu 24 heures plus tôt !

« Le 7 octobre, Mitchell Sharp, ministre canadien des Affaires étrangères, a indiqué qu’il acceptait une des conditions du FLQ : la lecture du manifeste le lendemain soir [8 octobre]. À CKAC, où j’avais enregistré une lecture du document, la direction de l’information a décidé de la diffuser le soir même à 22 h. J’ai connu mon quart d’heure de gloire. On a été très heureux d’être les premiers », dit M. Fournier, auteur de l’ouvrage de référence FLQ : Histoire d’un mouvement clandestin.

Durant la crise d’Octobre, deux stations de radio privées montréalaises, CKAC, avec Fournier et Mychel St-Louis, et CKLM, avec Pierre Pascau, sont à l’avant-garde des développements de la crise. Car elles sont les points de chute des communiqués du FLQ.

Visiblement, elles dérangent. Et pas seulement leurs concurrents.

Ainsi, le 9 octobre à 16 h, six policiers débarquent chez Louis Fournier, qui est en compagnie du journaliste Célestin Hubert, de Radio-Canada.

« Un agent passe par la fenêtre ; ma porte est pratiquement défoncée. Je leur demande s’ils ont un mandat. Ils me répondent en avoir un verbal, relate Fournier. Je suis sûr que les fins limiers ont pensé que j’avais pu rédiger des communiqués du FLQ. Ils ont saisi ma machine à écrire que j’ai retrouvée trois mois plus tard. J’ai été arrêté et détenu durant quatre heures. On m’a donné un mandat, me disant arrêté en rapport avec un vol dans une caisse populaire de l’est de Montréal. Un truc complètement bidon. »

Incohérentes et illégales

Après interrogatoire, le journaliste est relâché sans accusation. Alors avocat, le futur ministre péquiste et député bloquiste Serge Ménard dénonce la situation.

« Il y a eu conférence de presse avec M. Ménard, le président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) Gilles Gariépy et moi pour demander comment on peut arrêter des journalistes avec des mandats aussi débiles, dit Louis Fournier. La FPJQ a fait un tabac avec cette histoire. »

« À titre gracieux, j’ai réglé plusieurs cas de journalistes assignés en cour depuis la fondation de la FPJQ [en mars 1969], se rappelle M. Ménard, qui, toutefois, ne se souvient pas du cas de M. Fournier en particulier. Les arrestations étaient complètement incohérentes et pour beaucoup illégales. »

M. Ménard a rapidement cessé de représenter des journalistes, car son associé senior, MJean-Guy Boilard, avait été nommé procureur ad hoc par le ministre de la Justice Jérôme Choquette pour représenter la Couronne dans les mêmes dossiers.

« On ne pouvait pas plaider l’un contre l’autre », dit M. Ménard.

Voyage prévu en France

Toujours le 9 octobre, le consul de France à Québec, Pierre de Menthon, envoie, comme il l’avait fait deux jours plus tôt, un télégramme à ses supérieurs pour préparer le voyage que le ministre Pierre Laporte doit effectuer dans l’Hexagone du 16 au 23 octobre.

M. Laporte souhaite avoir plusieurs rencontres, notamment avec des ministres et des hauts fonctionnaires français, à Paris et à Grenoble, avant de se rendre à Nice et en Italie, lit-on dans des documents obtenus des archives diplomatiques françaises.

Le Délégation générale du Québec à Paris a aussi écrit au ministère des Affaires étrangères situé au Quai d’Orsay, où l’on traite la visite avec le plus grand sérieux du fait que M. Laporte est le « second personnage du gouvernement ».

Mais le lendemain, tout, absolument tout, bascule…

À Sorel, le choc

Le rapt de James Richard Cross n’a pas paralysé les activités du gouvernement québécois. Ainsi, le 9 octobre, Robert Bourassa, dans son premier voyage à titre de premier ministre à l’extérieur du pays, est à New York. Le lendemain, il doit passer par Boston, mais cette étape est annulée. Il rentre donc à Montréal.

À titre de chef de cabinet, Guy Langlois accompagne le premier ministre.

« Dès son retour, M. Bourassa a rencontré Jérôme Choquette dans un hôtel de Côte-de-Liesse, raconte M. Langlois. M. Choquette lui a expliqué où en était rendu le dossier de M. Cross. De là, nous sommes partis vers Sorel pour souper chez la mère d’Andrée Simard, épouse de M. Bourassa. »

Alors qu’on s’apprête à passer à table, le téléphone sonne. Guy Langlois répond.

« C’était Jérôme Choquette, poursuit-il. Le ministre appelait pour annoncer l’enlèvement de Pierre Laporte. »

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Entourée de ses proches, Françoise Laporte attend des nouvelles de son mari, la nuit suivant l’enlèvement du ministre.

À 18 h 18 ce soir-là, le vice-premier ministre et ministre du Travail et de l’Immigration est enlevé devant sa résidence de la rue Robitaille à Saint-Lambert. La tension monte de plusieurs crans.

« Nous étions accompagnés d’un policier de la SQ qui attendait à l’extérieur de la maison, se remémore Guy Langlois. Ce n’était pas le genre de sécurité qui existait aujourd’hui pour les ministres ! J’ai dit au policier : ‟Où est ton arme ?” Elle était dans la voiture. Je lui ai dit : ‟Porte ton arme et appelle tout de suite tes patrons pour faire venir trois ou quatre voitures supplémentaires. Un ministre vient d’être enlevé.” »

Au pont Jacques-Cartier

La nouvelle du rapt de Pierre Laporte se répand rapidement chez les policiers.

Nommé depuis le 5 octobre, jour de l’enlèvement de James Cross, à la tête de l’escouade antiterroriste, le lieutenant-détective Julien Giguère, de la police de Montréal, est sur la route avec quelques collègues enquêteurs.

« Nous nous trouvions à l’intersection des rues Papineau et Sainte-Catherine, se souvient-il. À la suite de l’appel radio, nous nous sommes dirigés immédiatement vers la section du pont Jacques-Cartier entrant dans Montréal. Nous avions le numéro d’immatriculation de la plaque de la voiture des ravisseurs. »

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

C’est dans cette Maison du 5630, rue Armstrong, à Saint-Hubert, que le ministre Pierre Laporte a été séquestré durant sept jours.

La démarche ne donne rien. Les felquistes, membres de la cellule Chénier, n’ont pas traversé le pont. Ils ont amené leur otage dans leur repaire du 5630, rue Armstrong, à Saint-Hubert.

Consternation

Dans les heures et les jours qui suivent le rapt de Pierre Laporte, la consternation est totale. La couverture médiatique consacrée aux évènements explose. À Ottawa comme à Québec, les conseils des ministres multiplient les rencontres.

« C’est quelque chose qui nous avait étonnés, renversés, dit l’ancien politicien Claude Morin, alors sous-ministre au ministère des Affaires intergouvernementales. Que des gens kidnappent des diplomates au Québec, c’était la première fois. »

« On ne le croyait pas. Ça n’avait aucun bon sens. C’était le désarroi complet », dit l’historien et ancien ministre péquiste Denis Vaugeois, alors responsable des relations internationales au même ministère. « J’ai créé une équipe qui recensait les journaux pour connaître l’impact international de la crise. Notre but était d’envoyer des instructions à nos délégués à l’étranger pour leur dire comment réagir. Ils devaient être le mieux informés possible. »

Au Conseil des ministres

Dans la foulée de l’enlèvement de Pierre Laporte, les membres du Conseil des ministres du gouvernement Bourassa s’installent à l’hôtel Reine Elizabeth de Montréal.

PHOTO PIERRE MCCANN, ARCHIVES LA PRESSE

Le premier ministre Robert Bourassa, accompagné notamment de son chef de cabinet, Guy Langlois, dans le garage du Reine Elizabeth, à Montréal, le 11 octobre 1970

« En prenant un étage au Reine Elizabeth, il était plus facile pour la SQ d’assurer la sécurité des ministres », se rappelle Guy Langlois.

Pour ce dernier, la crainte qu’on s’en prenne aux politiciens est d’autant plus justifiée que dans les minutes qui ont suivi l’appel de Jérôme Choquette à la maison des Simard, le soir du 10 octobre, un autre appel, glaçant, a eu lieu.

Au bout du fil, quelqu’un a dit : ‟On a enlevé Pierre Laporte, mais c’est Robert Bourassa qu’on voulait.” Cet appel anonyme a duré 15 secondes. Était-ce un farceur ? Je ne le sais pas. On ne l’a jamais su.

Guy Langlois, chef de cabinet de l’époque du premier ministre Robert Bourassa

Négocier ou pas ?

Les quatre jours suivants, du 11 au 14 octobre, sont marqués par une période de flottement au cours de laquelle le gouvernement du Québec et les ravisseurs tentent de négocier.

Le 11 octobre à 15 h, Robert Bourassa réunit son Conseil des ministres à son bureau de l’édifice Hydro-Québec, sur le boulevard Dorchester (aujourd’hui René-Lévesque). Avant de négocier quoi que ce soit, le gouvernement exige des ravisseurs qu’ils garantissent que la libération de prisonniers dits politiques, une des exigences du FLQ, se traduise par la vie sauve des deux otages, lit-on dans le procès-verbal de la rencontre.

Une forme de négociation avant la négociation ? « Vous ne vous trompez pas. C’était la première condition », répond MRobert Demers, un ami de Robert Bourassa désigné pour représenter le gouvernement.

Son vis-à-vis pour représenter le FLQ est MRobert Lemieux, avec qui il entame ce qui allait être un dialogue de sourds.

PHOTO PIERRE MCCANN, ARCHIVES LA PRESSE

Entouré de plusieurs leaders syndicaux – notamment Fernand Daoust et Louis Laberge (lunettes) de la FTQ à sa droite et Marcel Pepin de la CSN à sa gauche –, René Lévesque (au centre) s’adresse aux médias, le 18 octobre 1970.

Pendant ce temps, le 14 octobre, 16 personnalités, dont René Lévesque, Claude Ryan et les chefs syndicaux, lancent un appel pressant à la négociation tout en dénonçant la violence. Cet appel est très mal accueilli par certains politiciens. Ils y voient le premier signe d’un glissement vers un coup d’État et la formation d’un gouvernement provisoire que dirigerait René Lévesque.

Le lendemain matin, de guerre lasse à la suite de rencontres infructueuses avec MLemieux, MRobert Demers recommande à Robert Bourassa de s’adresser directement aux ravisseurs.

« J’y croyais encore, dit MDemers. C’était impossible d’arriver à quoi que ce soit avec MLemieux, mais possible de s’adresser directement aux ravisseurs pour qu’ils répondent. D’autant plus qu’il y avait une ouverture du fait que Cuba avait accepté, presque dans les mêmes moments, d’être l’intermédiaire et de prendre en charge les ravisseurs. »

La crise d’Octobre vient d’entrer dans une phase critique.

À lire demain : l’effervescente journée du 15 octobre 1970