Explosions de bombes, vols d’armes et d’argent, déboulonnage de monuments, publication de communiqués et de manifestes… Le FLQ s’est exprimé de diverses façons à partir de 1963. Mais l’enlèvement du diplomate britannique James Richard Cross, le 5 octobre 1970, marque le début de la crise d’Octobre. Récit d’une journée qui appartient maintenant à l’Histoire.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Avant la tempête

PHOTO MICHEL GRAVEL, ARCHIVES LA PRESSE

Rue Sainte-Catherine, Montréal, fin des années 1960.

C’est un lundi matin frisquet. L’automne fait sentir sa présence dans les rues de Montréal. Les citoyens prennent leur petit-déjeuner avant d’attaquer la semaine. On écoute la radio.

Il est question de la chanteuse Janis Joplin retrouvée morte la veille dans la chambre 105 du Landmark Motor Hotel, à Hollywood. Partout, on fait entendre sa voix pierreuse faite de décibels et de blessures.


« One of these mornings, you’re gonna rise, rise up singing, you’re gonna spread your wings, child, and take, take to the sky. »

6 h 45

La Lincoln Continental noire de Jean Drapeau s’engage dans la cour arrière de l’hôtel de ville. Le maire est au volant. Duc, son dogue mastiff, somnole sur la banquette arrière. Depuis l’explosion d’une bombe à sa résidence, le 29 septembre 1969, le maire s’est vu imposer une sécurité accrue. Mais comme le bouillant homme endure mal la présence d’une garde rapprochée, on lui a accolé un chien entraîné pour l’attaque.

PHOTO MICHEL GRAVEL, ARCHIVES LA PRESSE

Le maire de Montréal, Jean Drapeau,
en octobre 1970

Jean Drapeau a une grosse journée devant lui. En soirée, il doit donner le coup d’envoi de sa cinquième campagne électorale comme maire de Montréal.

Presque au même moment, Marc Carbonneau, 37 ans, chauffeur de taxi militant, se rend à une station de la société Diamond, située à l’angle de la rue Saint-Denis et du boulevard Saint-Joseph, pour y « emprunter » un véhicule.

PHOTO JEAN-YVES LÉTOURNEAU, ARCHIVES LA PRESSE

Marc Carbonneau, en mai 1981

Il fait monter à bord ses camarades Jacques Lanctôt, Yves Langlois et Nigel Hamer.

Également chauffeur de taxi, Lanctôt, 25 ans, a été professeur de français à Saint-Hyacinthe. Langlois, 23 ans, a été sténographe judiciaire à la Cour supérieure. Quant à Nigel Barry Hamer, 21 ans, seul Anglo-Québécois du FLQ, il est fraîchement diplômé de l’Université McGill en génie.

Les quatre hommes qui s’entassent dans ce véhicule font partie du Front de libération du Québec (FLQ) et forment le noyau de la cellule Libération. Ils s’apprêtent à commettre le premier enlèvement politique en Amérique du Nord.

L’enlèvement

8 h

Dans les hauteurs de l’ouest de la ville, enclave bourgeoise et anglophone de l’île de Montréal, les rues sont aussi calmes que d’habitude. Personne n’a remarqué cette femme qui fait le guet devant le 1297, croissant Redpath.

Dans cette demeure cossue vit James Richard Cross, 49 ans, délégué commercial du Royaume-Uni. Installé au Québec depuis 1967, ce diplômé du Trinity College, d’origine irlandaise, a accepté le mandat d’accroître les exportations britanniques vers le Canada.

Celui que ses amis surnomment affectueusement Jasper est un homme que l’on qualifie de brillant et charmant. Il a rapidement établi de nombreuses relations dans les milieux d’affaires et financiers de Montréal et du Canada.

PHOTO PIERRE MCCANN, ARCHIVES LA PRESSE

Journalistes et photographes font le pied de grue devant la résidence de James Richard Cross, trois jours après son enlèvement.

Devant la demeure des Cross, Louise Lanctôt, 22 ans, tente de se faire discrète. Celle qui travaille comme documentaliste à la bibliothèque de l’UQAM s’est jointe à la cellule Libération en compagnie de son frère Jacques.

Le matin du 5 octobre, elle surveille les allées et venues de la famille Cross. C’est elle qui doit donner le signal du kidnapping. Louise Lanctôt porte une perruque qui lui donne un drôle d’air. Cet accoutrement fera rire ses camarades lors de la préparation de l’enlèvement.

Mais l’heure n’est plus à la rigolade.

8 h 20

C’est le train-train habituel chez les Cross. Le diplomate fait sa toilette matinale pendant que sa femme, Barbara, se trouve dans la chambre avec le dalmatien du couple. À la cuisine, la domestique Alina Santos prépare le petit-déjeuner tout en jetant un coup d’œil bienveillant sur sa fille de 3 ans.

Le taxi, avec à son bord les quatre felquistes, s’arrête devant la résidence des Cross. Lanctôt, Hamer et Langlois en sortent. Nigel Hamer sonne à la porte. Il a un colis entre les mains. Lanctôt et Langlois se rangent sur le côté de la maison.

Hamer est le seul qui a modifié son allure. Il dit à la bonne qu’il est venu livrer un cadeau à M. Cross. Le « livreur » tombe bien, c’était l’anniversaire du diplomate le 29 septembre dernier. Mme Santos le fait entrer.

Il demande à Alina Santos de signer un accusé de réception. Alors que la femme se dirige vers une petite table pour y prendre un stylo, Hamer sort une arme de la boîte-cadeau. C’est alors que Jacques Lanctôt et Yves Langlois font irruption dans la maison. Ils sont également armés.

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Un policier monte la garde devant la maison de James Richard Cross, quelques jours après l’enlèvement du délégué commercial britannique. Le dalmatien des Cross surveille également la résidence.

L’arsenal du trio est composé d’une carabine M1, d’une 22 Beretta et d’un pistolet Luger.

Lanctôt et Langlois sont très nerveux. Tellement qu’ils ont oublié d’enfiler leur cagoule.

Les hommes demandent à la domestique où se trouve James Cross. La femme, complètement paniquée répond qu’il est déjà parti. Pendant que Langlois reste au rez-de-chaussée, Lanctôt et Hamer montent à l’étage et découvrent Cross dans la salle de bains en train de se raser. Ils le font coucher à plat ventre. Le diplomate ne porte que des sous-vêtements.

L’un des ravisseurs dit : « Get down on the floor or you’ll be fucking dead. »

Hamer se dirige vers la chambre à coucher du couple. Barbara Cross est au lit en train de lire les journaux. « On est du FLQ ! », lance le felquiste en braquant son arme.

La tension est à son comble. Les jappements incessants du chien font augmenter le stress des ravisseurs. À un moment donné, Lanctôt menace de tuer l’animal si on ne le fait pas taire. En vérité, il a pris soin de prendre avec lui un « bout de tuyau » destiné à maîtriser le chien, car il ne voulait pas qu’on lui reproche d’avoir tué un chien.

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

James Richard Cross, en 1968

Dans la salle de bains, on passe des menottes à James Cross. On l’aide à enfiler un pantalon et on lui glisse un imperméable sur les épaules. Le futur otage s’arrête pour embrasser sa femme.

« Combien de temps allez-vous le garder ? », demande Barbara.

« Quarante-huit heures », lui répond-on.

Les ravisseurs arrachent le fil du téléphone et disent aux deux femmes de ne pas prévenir la police avant une heure.

La fuite et l’appel à l’aide

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Un cavalier de la police de Montréal monte la garde devant la résidence de James Richard Cross, le 9 octobre, quatre jours après l’enlèvement.

8 h 28

Un jardinier voit les ravisseurs et « un homme courbé » sortir du 1297, croissant Redpath. Au bas de l’escalier, Marc Carbonneau est au volant du taxi. Un témoin dira aux enquêteurs que le véhicule est identifié comme appartenant à la société LaSalle.

En effet, Carbonneau a pris soin de changer le lanternon de Diamond pour celui de LaSalle. Ce subterfuge mettra les policiers sur une fausse piste quand on découvrira, quelques jours plus tard, un véhicule LaSalle abandonné.

Les ravisseurs font monter le diplomate à bord de la voiture et le plaquent sur le plancher arrière. On recouvre son corps d’un tapis. Cross dit alors cette chose complètement déroutante : « Vous n’auriez pas pu faire cela un autre jour. Nous recevons aujourd’hui des amis canadiens-français pour le bridge. »

La voiture démarre en trombe en effectuant un demi-tour sur le croissant Redpath.

8 h 35

Barbara Cross alerte la police en utilisant un second appareil.

Quelques minutes plus tard, le véhicule transportant James Cross pénètre dans un garage du boulevard Édouard-Montpetit où se trouve une autre voiture, une Chrysler grise 1962. On dit à Cross de ne pas ouvrir les yeux. On met sur son visage un masque à gaz dont les verres ont été couverts de peinture.

On transporte Cross dans le second véhicule. Jacques Cossette-Trudel, mari de Louise, est au volant. Hamer et Langlois repartent avec le diplomate, laissant Marc Carbonneau et Jacques Lanctôt dans le taxi. Ceux-ci prennent le soin de remettre le lanternon de Diamond avant de rapporter le véhicule.

Ils se rendent ensuite dans un appartement dans le nord de la rue Saint-Hubert, un lieu qui servira de repaire à cette cellule pour la rédaction des communiqués.

9 h

Les premiers policiers arrivent au 1297, croissant Redpath. Ils découvrent Barbara Cross et Alina Santos en état de choc. La femme du diplomate s’inquiète que son mari n’ait pas sur lui le médicament qu’il doit rigoureusement prendre.

Assez rapidement, des barrages sont installés à des endroits stratégiques. Les ponts sont mis sous surveillance.

Dans les différents services de la police de Montréal, c’est le chaos.

9 h 10

Le téléphone qui relie directement le bureau de Jean Drapeau au quartier général de la police de Montréal sonne. Le chef Marcel Saint-Aubin informe le maire qu’un diplomate britannique du nom de Cross vient d’être enlevé. Drapeau connaît bien « Jasper ». C’est un terrible choc !

PHOTO FOURNIE PAR LES RAVISSEURS

James Richard Cross, alors prisonnier du FLQ

Au même moment, le véhicule transportant Cross pénètre dans un second garage, celui d’une résidence située au 10 945, rue des Récollets, à Montréal-Nord. Jacques Lanctôt, Nigel Hamer, Jacques Cossette-Trudel et Yves Langlois y retrouvent Louise Lanctôt et sa jeune sœur, Jacinthe.

C’est à cet endroit que James Cross sera détenu pendant 59 jours.

Les réactions

9 h 45

Comme tous les lundis, Robert Bourassa est à son bureau montréalais de l’édifice d’Hydro-Québec. Guy Langlois, son chef de cabinet, Charles Denis, un proche conseiller, et Claude Castonguay, ministre de la Santé, s’y trouvent aussi. On tente de dénouer l’impasse entourant la grève des médecins spécialistes. Soudain, Jérôme Choquette, ministre de la Justice, fait irruption dans le bureau du premier ministre.

« Ils ont enlevé James Richard Cross ! » lance-t-il

« Qui est James Cross ? » demande Bourassa.

Une fois la surprise passée, le jeune premier ministre lâche : « On est rendus qu’on a l’air d’une vraie république de bananes. »

9 h 50

L’Agence France-Presse publie une dépêche annonçant la nouvelle. On précise que les trois hommes armés qui ont enlevé le haut-commissaire britannique se réclament du Front de libération du Québec.

Au milieu de la matinée, la résidence de la famille Cross est encerclée par des journalistes et des enquêteurs. La Presse dépêche Jean de Guise, Lucien Rivard, Claude Masson et Jean-Paul Charbonneau.

À Ottawa, où les travaux de la Chambre doivent reprendre après trois mois d’ajournement, la nouvelle secoue tout le monde. John Walsh, sous-inspecteur pour la GRC à Montréal, téléphone à son collègue Joseph Ferraris, à Ottawa. Après la conversation, Ferraris entre dans le bureau de John Starnes, directeur général du Service de sécurité, et lui dit : « Il y a un problème à Montréal. »

Assez rapidement, Pierre Elliott Trudeau, mis au courant de la chose, prend contact avec Robert Bourassa. Ils communiqueront ensemble plusieurs fois par jour au cours des semaines qui vont suivre. De son côté, Jérôme Choquette joint le ministre des Affaires extérieures, Mitchell Sharp.

10 h

À la mairie de Montréal, Jean Drapeau rédige une lettre à l’intention de Barbara Cross. Pour les opérations, il se tourne vers MMichel Côté, son directeur du contentieux. Cet homme jouera avec Marc Lalonde, à Ottawa, et Julien Chouinard, secrétaire général du gouvernement à Québec, un rôle important lors de cette crise.

10 h 35

Barbara Cross reçoit un appel téléphonique d’un homme qui lui dit que l’enlèvement de son mari a été perpétré par le FLQ et qu’à l’avenir, celui-ci allait s’exprimer par l’entremise des médias.

Au 10 945, rue des Récollets, les ravisseurs de la cellule Libération lisent à leur otage, dont la tête est recouverte par une cagoule, le texte du communiqué et du manifeste qu’ils ont l’intention de rendre public. Ils lui disent que si leurs demandes ne sont pas entendues d’ici les 48 prochaines heures, ils vont l’exécuter.

11 h 45

Les stations de radio CKAC et CKLM, de même que l’hebdomadaire Québec-Presse, reçoivent un appel téléphonique d’un inconnu leur disant que trois enveloppes ont été déposées au pavillon La Fontaine de l’UQAM. Chacune contient un communiqué et un exemplaire d’un manifeste. Des journalistes s’y rendent pour cueillir l’information. Ils tombent toutefois sur des policiers mis au courant de la chose.

13 h

Une grande activité règne devant le 1297, croissant Redpath. La visite de six femmes étonne les journalistes. Certaines sont membres du club de bridge et avaient été invitées chez les Cross.

14 h 45

Le bureau commercial britannique à Montréal est visé par une alerte à la bombe. Un colis suspect est découvert. On n’y trouve pas de bombe.

14 h 50

Des journalistes des quotidiens britanniques Daily Mail, Daily Sketch et Evening News arrivent à Montréal.

15 h

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

La une de la seconde édition de La Presse du 5 octobre 1970.

La Presse publie sa seconde édition du jour. En manchette apparaît le titre : « Diplomate britannique enlevé à Montréal ». Un court texte pose la question suivante : « Œuvre du FLQ ? »

15 h 45

Un messager apporte un télégramme à Mme Cross. C’est un message de Jean Drapeau. Les policiers font défiler des photos aux témoins. Un spécialiste des portraits robots débarque sur place.

La réponse des gouvernements

PHOTO PAUL-HENRI TALBOT, ARCHIVES LA PRESSE

Le premier ministre Robert Bourassa, accompagné notamment du négociateur Robert Demers (au centre), le 15 octobre 1970.

16 h

Le ministre québécois de la Justice, Jérôme Choquette, donne une conférence de presse au cours de laquelle il rend publiques six des sept demandes des ravisseurs.

Ceux-ci exigent, notamment, la libération de 23 « prisonniers politiques », la diffusion de leur manifeste dans les médias, un avion pour les transporter à Cuba ou en Algérie et un demi-million de dollars en lingots d’or.

Ils donnent 48 heures au gouvernement pour répondre à leurs demandes. Le gouvernement rejette l’ultimatum, mais se dit prêt à négocier.

Jérôme Choquette ajoute, en s’adressant aux ravisseurs, que M. Cross souffre de haute tension artérielle et qu’il doit prendre un médicament, le Serpasil, deux fois par jour. Les ravisseurs se procureront le médicament dès le lendemain.

17 h

Pierre Elliott Trudeau tient une réunion d’urgence avec son cabinet.

19 h

Les détectives de l’escouade antiterroriste de Montréal procèdent à des arrestations et font quelques perquisitions.

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Jacques Lanctôt

Plus tard en soirée, des informations permettent d’identifier un premier suspect. Il s’agit de Jacques Lanctôt, que Mme Cross identifie sur des photos qu’on lui présente.

20 h

Robert Bourassa tient une réunion d’urgence avec son conseil des ministres. On discute d’abord de la grève des médecins spécialistes. Puis on aborde la question de l’enlèvement de James Cross. Le gouvernement du Québec décide de prendre « toute décision et toute action » conjointement avec le gouvernement d’Ottawa. La réunion prend fin à 23 h 15.

Vers minuit

Le ministre de la Justice, Jérôme Choquette, veille dans son bureau du palais de justice de Montréal. Il attend un nouveau communiqué du FLQ.

Soudain, des policiers s’agitent. Un « barbu » a été aperçu rôdant dans les couloirs du palais. Les recherches ne donnent rien.

La nuit est tombée sur Montréal. Dans les rues désertes, des voitures de patrouille circulent lentement.

Dans le confort de leur maison, les citoyens ne savent pas qu’un ministre du gouvernement Bourassa sera enlevé à son tour cinq jours plus tard, que les rues de la ville seront sillonnées par des camions de l’armée, que leur sommeil sera moins profond, que leur vie sera à tout jamais marquée par une crise qui n’a pas encore de nom.

Ils ne savent pas qu’une part de leur innocence s’envolera.

Comme dans la chanson de Janis Joplin.

– Avec la collaboration d’André Duchesne

Ouvrages, documentaires et documents consultés

Rapport sur les événements d’octobre 1970, Me Jean-François Duchaine, ministère de la Justice

Témoignage enregistré, James Richard Cross

L’otage, documentaire de Carl Leblanc, 2004

FLQ : Histoire d’un mouvement clandestin, Louis Fournier, VLB Éditeur, 2020

FLQ 70 : Offensive d’automne, Jean-Claude Trait, Éditions de l’Homme, 1970

Last Stop, Paris, The Assassination of Mario Bachand and the Death of FLQ, Michael McLoughlin, Viking, 1998

Les Québécois violents, Marc Laurendeau, Boréal, 1990