Ce qu’il y a de plus extraordinaire chez Jacqueline Gareau, c’est l’improbabilité de son destin.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Pensez qu’en l’année 1970, les femmes n’avaient pas le droit de courir un marathon. Et que Jacqueline Gareau, fille de la campagne transplantée en ville, fumait des clopes sur les marches d’un cégep de Montréal.

Elle étudiait l’inhalothérapie.

Dix ans plus tard, elle remportait le marathon de Boston, confirmant par là qu’elle était l’une des plus grandes athlètes au monde.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Jacqueline Gareau, en 2013

Pour commémorer ce qui fut l’un des moments sportifs marquants de notre histoire, RDS lui a consacré un documentaire, qui sera diffusé jeudi soir (25 ans d’émotions, à 19 h). Mais à travers l’angle sportif, ce qui s’écrit, c’est l’histoire de l’accès à l’égalité. L’Histoire tout court, en somme.

Quand je dis que les femmes « n’avaient pas le droit », c’était littéralement le cas. En 1966, Roberta Bobbi Gibb avait couru le marathon de Boston illégalement. Elle m’a raconté comment elle s’était cachée, tremblante, dans la forêt de Hopkinton, dans des habits pas trop moulants, attendant le moment du départ…

En 1967, Kathrine Switzer, enregistrée sous ses initiales, l’avait couru « pour vrai ». Le directeur de la course, l’ayant aperçue, avait tenté de la pousser hors du parcours, mais le copain de Switzer avait plaqué le bonhomme dans le fossé pour qu’elle puisse continuer. Ce n’est qu’en 1972 que les femmes ont officiellement été admises au plus vieux marathon au monde.

Il fut un temps où l’on craignait que des courses trop longues épuisent les femmes, fassent chuter leur utérus, voire le cours de la Bourse, pour finalement entraîner à la fin toute la civilisation avec elles…

Aux Jeux olympiques de Munich, en 1972, la distance maximale autorisée pour les athlètes féminines était de 1500 m. Un progrès, puisqu’on ne leur autorisait jusque-là que 800 m – deux petits tours de piste.

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Toujours est-il qu’en 1974, Jacqueline Gareau est toujours fumeuse, mais commence à travailler comme inhalothérapeute. Elle constate jour après jour les méfaits du tabac…

Elle tombe amoureuse d’un collègue, Jean-Claude Beaudry, qui l’initie à la course à pied. Et pourquoi pas ? La jeune femme est active, énergique, enthousiaste.

Très rapidement, Jacqueline perd le copain dans la brume. Elle court tant, elle court tellement qu’il finit par la quitter. Elle rencontre un autre coureur, Gilles Lapierre, qui deviendra son mari et le père de leur fils. Elle le sèmera aussi dans les sentiers. Elle a besoin d’un entraîneur. Ce sera Mehdi Jaouhar – premier vainqueur du marathon d’Ottawa, en 1975.

Jaouhar, devenu prof d’anglais en Chine, raconte qu’avec Jacqueline Gareau, le défi était de développer sa vitesse… et de l’empêcher d’en faire trop.

Elle courait une heure seule le matin, et une heure et demie le soir avec lui. Un régime de 160 à 200 km par semaine.

À la surprise générale, cette athlète sortie de nulle part remporte le marathon d’Ottawa en moins de trois heures en 1979 – 2 h 47 min 58 s

L’année d’après, ce fut Boston, et l’un des plus fameux…

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Cette année-là, en 1980, Jacqueline Gareau émerge dans l’élite mondiale. Elle est l’une des favorites. Et assez rapidement, elle prend la tête de la course. Dans le camion des médias qui la suit, Kathrine Switzer lui signale qu’elle est première.

PHOTO JOHN TLUMACKI, ARCHIVES UPI

Jacqueline Gareau au marathon de Boston le 21 avril 1980

Il faut comprendre qu’à cette époque pré-électronique et pré-terrorisme, personne n’a de puce, il n’y a pas de clôtures pour contenir la foule, et à la fin, la scène ressemble aux arrivées au sommet des cols du Tour de France : des milliers de spectateurs se massent et ouvrent un passage étroit aux athlètes.

La course des hommes est remportée par Bill Rogers, une légende locale – son quatrième titre.

Et à sa grande surprise, une pure inconnue, dénommée Rosie Ruiz, arrive première en titubant à la ligne d’arrivée et le rejoint sur l’estrade. Elle n’a pas l’allure d’une championne, elle en a encore moins le discours.

Ce que le documentaire montre bien, et que j’ignorais, c’est à quel point la fraude a été suspectée dès les premiers instants. Dans le visage même de Rogers, on lit à l’époque l’incrédulité. Interviewé pour le documentaire, il raconte qu’après quelques minutes de conversation, il a vu que Ruiz était une fumiste. Elle n’avait aucune notion des bases mêmes de l’entraînement.

Après une enquête de quelques jours, on a conclu qu’elle était entrée à la fin de la course, après s’être aspergée d’eau. Probablement ne voulait-elle pas finir première, mais elle aurait été prise à son jeu. On a retiré le titre à Ruiz (qui a toujours nié et refusé de remettre sa médaille, jusqu’à sa mort l’an dernier).

Une cérémonie a été organisée, on a fait franchir la ligne d’arrivée quelques jours plus tard à Gareau, on lui a remis la couronne de laurier…

PHOTO ARCHIVES UPI

Jacqueline Gareau franchissant symboliquement le fil d’arrivée du marathon de Boston le 14 mai 1980

Quarante ans plus tard, Rogers comme Gareau parlent de Ruiz sans la moindre agressivité, et plutôt avec compassion. La pauvre fille est restée prise avec sa propre tricherie – et quelques enjeux psychologiques…

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Le 20 avril 2020, Gareau devait courir Boston 40 ans plus tard. Elle en a mis un peu trop à l’entraînement, s’est blessée, et de toute manière, la pandémie a tout fait annuler.

Les gens de RDS ont tout de même tourné des images de Jacqueline Gareau, qui retourne courir sur le parcours mythique, un jour d’automne. Ce parcours qu’elle connaît par cœur, à droite à la caserne de pompiers, les collines de Newton, Heartbreak Hill, le cimetière…

On peut entendre aussi sa grande rivale, l’Américaine Joan Benoit, vainqueur du premier marathon olympique, à Los Angeles, en 1984, en parler avec admiration.

Pour cette première olympique, Gareau faisait figure de favorite, ou disons qu’elle figurait dans le top 5 ou top 10. Elle avait fini deuxième à Boston en 1982 et en 1983, y réalisant son meilleur temps.

Los Angeles fut pourtant le seul marathon qu’elle n’a pas fini. Des crampes, des douleurs, bref, le fameux « mur » au 30e kilomètre.

L’un des moments les plus touchants de ce documentaire est de voir son vieux copain des premières foulées, Jean-Claude Beaudry, lire une lettre ouverte envoyée à La Presse. Il répondait à des commentaires aigrelets des médias après cette déception olympique.

Une défense passionnée et bien sentie de l’athlète exceptionnelle à qui on « demande de rendre des comptes comme si nous avions dû sacrifier quelque chose à leur réussite ». Un commentaire qui est transposable à notre époque mot pour mot…

« Elle sait ce que la défaite veut dire et elle comprend que lorsqu’on n’est plus la première de la course, on n’intéresse plus personne, ajoutait-il amèrement. […] Chère Jacqueline, nous tous qui t’aimons, nous sommes tristes de constater le sort qui t’est réservé. »

Trente-six ans plus tard, l’homme laisse échapper une larme en se relisant. Et Jacqueline Gareau elle-même est émue qu’on lui remémore ces moments intenses.

Elle a tenu un temps le record canadien et son meilleur temps (2 h 29) est encore la 10e performance canadienne historique.

Quand on pense que cette aventure a commencé de façon improbable, entre deux cigarettes dans un hôpital, à une époque où le marathon des femmes n’existait pas vraiment, on ne peut qu’être épaté par le destin sportif de Jacqueline Gareau. Rien de tout cela n’était tracé, tout était à inventer.

Je ne peux non plus m’empêcher de penser encore une fois, devant ce récit, combien le potentiel humain est immense et trouve des expressions mystérieuses et étonnantes…