Le monde est fou, à ce qu’il paraît. On ne croit plus à la science, on voit des complots partout. Les « conspirationnistes » sont parmi nous…

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Pourtant, d’après… les données scientifiques, la confiance générale envers la science, les institutions scientifiques et la médecine n’a pas bougé depuis 40 ans. Il n’y a pas de raison de croire que les tenants d’idées délirantes ou qui voient des complots partout soient plus nombreux. Ni même plus dangereux. On a fait des guerres et commis des génocides sur la base de prétendus complots, bien avant l’internet.

Simplement, plein de gens dans leur sous-sol (encore qu’on en a signalé au rez-de-chaussée) se sont rendu compte qu’ils n’étaient pas seuls au monde. Ils se sont reconnus. Coalisés. Organisés.

Ainsi, en 2018, Edmonton, ville maintenant bien connue pour ses bulles, avait accueilli un congrès de Flat Earthers. Des centaines de types contestant la rotondité de la Terre s’étaient donné rendez-vous pour en jaser.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Yves Gingras, historien des sciences à l’UQAM

Un journaliste est allé voir Yves Gingras, historien des sciences à l’UQAM. « Il m’a demandé comment je réagissais à l’augmentation du phénomène. J’ai répondu : “Ah bon ? Qu’est-ce qui vous permet d’affirmer que le phénomène augmente ?” »

« La National Science Foundation sonde les Américains sur leur confiance envers les diverses professions avec les mêmes questions depuis 1979, et les réponses sont constantes », ajoute-t-il, tableaux à l’appui.

La communauté scientifique arrive tout en haut – juste derrière les militaires. Et ça ne varie pas.

« Même » aux États-Unis, malgré qu’un sondage international de chercheurs de l’Université de Sherbrooke affirme que les Américains croient deux fois plus aux thèses complotistes que les Canadiens.

Mais est-ce vraiment le cas ?

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Le sondage en question prétendait comparer le taux d’adhésion des populations de différents pays à des thèses « conspirationnistes ».

Une série d’énoncés étaient proposés aux répondants, qui devaient dire s’ils y adhéraient ou non.

Parmi les énoncés : « Le gouvernement cache des informations concernant le coronavirus. »

Pardonnez-moi, mais ce n’est pas une théorie du complot. C’est un fait ! Aux États-Unis, le président lui-même est enregistré en février parlant avec Bob Woodward, disant qu’il s’agit d’un virus plus mortel que la grippe, dangereux pour les enfants, très contagieux… Et en public, il a dit le contraire. Être un Américain, je serais forcé de répondre oui !

Ici même, sans que ce soit pour des motifs occultes, le gouvernement ne divulgue pas toute l’information – les journalistes passent leur temps à s’en plaindre. Il y a plusieurs raisons à cela, notamment la crainte d’entraîner des comportements antisociaux, de créer des pénuries, etc. Que ces motifs soient valables ou non, il est évident que, littéralement, le gouvernement « cache » des informations, ou du moins en retient.

Bref, penser que le gouvernement cache des informations n’est pas du même ordre que d’affirmer « le virus est lié à la technologie 5G » ou que les pharmaceutiques sont derrière la pandémie – autres énoncés du questionnaire.

De même, il est hautement improbable, presque impossible, que le virus ait été créé « par accident » dans un laboratoire de Wuhan. Mais la thèse a été avancée par le chef de la diplomatie américaine, Mike Pompeo, qui affirmait détenir des « preuves » – pour ensuite changer d’idée.

À partir de questions semblables, les chercheurs concluent que 17 % des Canadiens adhèrent aux théories du complot, contre 34 % aux États-Unis. Avouez que ça fait peur !

Ça prouve surtout que la question a été plus politisée aux États-Unis.

PHOTO YAN DOUBLET, LE SOLEIL

Une manifestation antimasque a eu lieu mardi à Québec.

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Si 6 % des Américains croient qu’on n’est pas allé sur la Lune, ça fait quand même 20 millions de personnes. Ainsi de tous les groupes négationnistes de tout poil : en additionnant tous les hurluberlus, on en remplit, des stades.

Une fois qu’ils se reconnaissent, communiquent, se regroupent, ils deviennent un sujet de reportage fascinant pour les médias. Tout éberlué, le journaliste en interviewe quelques représentants et en fait un topo des plus exotiques – je fais ça, moi aussi, ne vous trompez pas.

On écoute ça, on se dit : « Non, mais ça s’peut-tu ? Où est-ce que le monde s’en va ? »

Deux excellentes questions. À la première, on est forcé de répondre : oui, ça se peut.

La deuxième est plus embêtante. Il peut y avoir des coalitions violentes. Qui profèrent des menaces. Qui intimident.

Mais il y en a un sacré paquet qui ne représentent à peu près rien et qui exercent leur liberté de ne pas croire, de vociférer.

Je ne dis pas que les médias doivent les ignorer totalement. Mais on accorde à ces phénomènes marginaux beaucoup trop d’importance. On en exagère l’importance. De quelques centaines à Montréal dimanche dernier, on a fait des milliers.

De manière perverse, j’ai parfois l’impression que ces antimasques et tous ceux qu’on appelle « complotistes » font l’affaire des médias. Pas seulement parce qu’ils fournissent du contenu bizarre et choquant à peu de frais. Surtout parce qu’ils préfigurent un monde apocalyptique où « les médias traditionnels » ne sont plus crus. Où « les gens » s’abreuvent à des sources d’informations obscures, russes et malveillantes. En amplifiant leur importance, on se trouve à redire notre propre nécessité, notre supériorité, et à consolider notre statut de service d’utilité publique, de sauveteurs de la démocratie.

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C’est un curieux paradoxe : la nature même du journalisme pousse à se méfier de toute information officielle, de tout gouvernement, à remettre en question la version des divers pouvoirs. Particulièrement aux États-Unis, et spécialement depuis la guerre du Viêtnam et le Watergate.

Nous voici maintenant déroutés devant des groupes qui ne croient ni au gouvernement, ni à la science, ni aux médias, comme s’il s’agissait d’une sorte de bloc.

Il n’y a pourtant jamais eu d’époque où « les médias » étaient largement crus. « Les médias traditionnels », d’ailleurs, ont en commun un modèle économique, mais ont été en contradiction souvent radicale les uns avec les autres depuis la nuit des temps, ce qui est la nature même de la conversation démocratique.

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Est-ce grave, docteur ?

Pas forcément. Quoi qu’on dise des antivaccins, par exemple, ils sont une minorité bruyante. Le Pew Center aux États-Unis établit à plus de 80 % la proportion des Américains favorables à une vaccination obligatoire des enfants d’âge scolaire.

« En France, 33 % des gens disent se méfier des vaccins, mais 91 % font vacciner leurs enfants… On a le droit de râler, mais à la fin, ce qui compte, c’est ce qu’on fait », observe Yves Gingras.

Je lui suggère que l’amélioration de l’éducation favorise la compréhension et l’adhésion au savoir scientifique. J’entends le prof Gingras grimacer au téléphone – oui, oui, ça s’entend.

« Je trouve évidemment qu’on n’est jamais trop instruits, mais les gens qui contestent le plus la science, les avis des médecins, ceux qui croient le plus aux pseudosciences, ce sont des gens avec une certaine instruction. C’est vrai en particulier chez les moins de 35 ans. Ils s’estiment autonomes par rapport aux experts, s’obstinent avec les médecins, parce qu’ils ont fait des recherches sur l’internet. On fait erreur en pensant que ce sont des gens peu instruits. Typiquement, ils se pensent plus intelligents que les autres et mieux placés pour décider.

« Et paradoxalement, il faut faire attention avec les experts. Il y a des limites à l’expertise. Luc Montagnier, c’est un Prix Nobel de médecine ! Mais quand il parle de la mémoire de l’eau et de l’homéopathie, dont les études montrent l’inefficacité, il fait de la pseudoscience. Il n’est pas chimiste ou physicien. Tout d’un coup, un expert dans un domaine devient un gourou. »

Il est vrai aussi que dans l’histoire, la science officielle a eu tort contre quelques dissidents éclairés. Mais ça ne permet pas de conclure que la science du jour est forcément mal fondée. « Si un scientifique conteste 9999 scientifiques, je fais le pari que les 9999 ne sont pas des cinglés. »

Inévitablement, il faut faire confiance à une source, à quelqu’un pour prétendre « savoir » quelque chose. Le jugement, le simple bon sens ont encore leurs droits. Et ça n’est pas toujours en relation directe avec le niveau de scolarité…

« Rappelez-vous le débat qui faisait rage sur la soi-disant dangerosité des compteurs intelligents d’Hydro-Québec. Les gens qui menaient ça n’étaient pas les gens les moins instruits. Au fait, qui en parle encore ? »

Effectivement, c’était un énorme truc dans les médias et, selon l’expression consacrée, « viral sur le web », ce qui est synonyme de « les réseaux sociaux s’enflamment ».

Ce qui est l’équivalent de « j’ai entendu ça dans l’autobus ».

Les réseaux sociaux étant, comme dit Yves Gingras, cette taverne à ciel ouvert « qui nous donne accès à une conversation superficielle auparavant confinée derrière quatre murs ».

Les gens sont pas si fous que ça. Faut se le rappeler une fois de temps en temps, entre deux manifs antimasques.