Saturation : état d’une personne qui rejette par dégoût ou lassitude une chose dont elle a été trop largement abreuvée ou qu’elle a subie trop longtemps.

Stéphane Laporte Stéphane Laporte
Collaboration spéciale

C’est ce qui est en train de nous arriver avec la COVID-19. Et c’est très inquiétant.

J’appelle ça le syndrome Rocky. Vous vous souvenez du premier Rocky ? Bien sûr ! On a tous adoré le premier Rocky. Une vue venue de nulle part, sacrée meilleur film de l’année aux Oscars. Quand Rocky II est sorti, on est tous allés le voir. Ce n’était pas aussi réussi, mais c’était Rocky. Et cette fois, il gagnait à la fin. On était satisfaits. Puis, il y a eu Rocky III, ça commençait à faire beaucoup. Mais ça restait du bon divertissement. Il y avait Mister T. et la chanson Eye of the Tiger. On a acheté. Est arrivé Rocky IV. Pas évident de nous accrocher. Un film de boxe, ça reste un gars qui s’entraîne et qui se bat. Cette fois, c’était politique. Le bon Américain contre le méchant Russe. Durant les années Reagan, beaucoup y croyaient encore. Le film a fonctionné. Moins que les autres, mais pas mal, quand même.

Finalement, il y a eu Rocky V. Vous vous souvenez du dernier Rocky ? Bien sûr que non ! Personne ne se souvient du dernier Rocky. Pas plus ceux qui l’ont vu que ceux qui ne l’ont pas vu. On en avait assez de Rocky. Trop, c’est comme pas assez. Au compte de cinq, on était K. -O. Trouvez autre chose pour nous réveiller.

COVID-19 et Rocky V, même combat ! On n’est plus capables d’en entendre parler. Ça s’appelle toujours la COVID-19, mais on est rendus à la COVID-59 tellement on est saturés.

Au début, on était fascinés. Il faut dire que le virus avait eu une bonne mise en marché. Des manchettes, ici et là, dès janvier. La Chine obligée de se confiner. Ça capte l’attention. Pas autant que Carey Price blessé, mais quand même, assez pour piquer notre curiosité. Puis l’Europe en février. Ça se rapproche. Et si jamais ça traversait ? On s’intéresse à la question sans s’inquiéter. On nous dit que ça va bien aller. Et puis en mars, l’hécatombe, le coronavirus est chez nous. La vie vient de s’arrêter. Tout est fermé.

Pendant des semaines et des semaines, il n’y avait que ça dans notre existence. La COVID-19, encore et encore ! On ne voulait rien savoir d’autre. Du lever au coucher, radio, télé, internet ne discouraient que là-dessus. François Legault avait remplacé Gildor Roy, Horacio Arruda avait remplacé Michel Charette, Danielle McCann avait remplacé Geneviève Brouillette. Bye bye District 31. Hello COVID-19 !

Mars, avril, mai, juin et juillet ont passé. En août, la coronamanie a commencé à s’essouffler. On a même songé à ne plus donner de bilan quotidien tellement l’intérêt avait diminué.

PHOTO YVES HERMAN, REUTERS

« Je sais que c’est contre nature de garder nos distances et de porter un masque, mais pour l’instant, pour un très long instant, c’est la meilleure façon de rester en vie. Nous et les autres », écrit Stéphane Laporte.

Le problème, c’est que si nous, on en a fini avec la pandémie, la pandémie, elle, n’en a pas fini avec nous.

Je sais, les points de presse du trio dynamique ne nous donnent plus le même frisson. Ils ont beau avoir remis leurs mines découragées du printemps, on n’y croit plus autant. Les chiffres ont beau ne pas cesser d’augmenter, ça ne nous fait pas paniquer. 100 ? 200 ? 500 ? 1000 ? On n’est pas impressionnés.

Rendu au cinquième film, on s’en foutait si Rocky allait perdre ou gagner, on était rendus ailleurs. Et c’est ce qui se passe avec la COVID-19. On est rendus ailleurs. Malheureusement pour nous, cet ailleurs n’est pas à l’abri du virus. Même qu’il risque de nous y rejoindre, rapidement. Et de nous contaminer. Et de nous rendre malades. Un peu pour certains. Beaucoup pour d’autres.

Le grand défi des autorités, c’est de faire en sorte que le coronavirus continue de nous préoccuper. Parce qu’en ce moment, il est trop facile à oublier, quand on voit ses amis, quand on fait le party, quand on fait du sport, quand on vit notre vie. On prend des risques qu’on n’aurait jamais pris il y a quelques mois. En avril, ne te découvre pas d’un fil. En septembre, reste dans ta chambre. On s’en fout.

Après le grand confinement, c’est le grand relâchement. Normal. Sauf qu’il est trop tôt. La bataille est loin d’être gagnée. Le cheval de Troie est entré dans nos murs ; si on ne se protège pas, son armée de postillons va triompher.

Alors, comment faire pour rester vigilant ? Ce n’est plus les appels des leaders qui vont fonctionner. L’effet de ces appels dure un temps. On aura beau demander à Xavier Dolan et à Denis Villeneuve de tourner les pubs les plus bouleversantes, on n’en est plus là.

Maintenant, ça se passe entre nous et nous. Il faut que la lutte contre le coronavirus devienne un réflexe. Comme mettre notre ceinture de sécurité dans la voiture. Je sais que c’est contre nature de garder nos distances et de porter un masque, mais pour l’instant, pour un très long instant, c’est la meilleure façon de rester en vie. Nous et les autres.

Alors il faut le faire. Machinalement. Sans déprimer. Quand on met sa ceinture de sécurité, on ne pense pas qu’il faut mettre sa ceinture en cas de grave accident. On s’attache et c’est tout. On ne s’y attarde pas. On ne se gâche pas le voyage pour ça. C’est ainsi qu’il faut intégrer les consignes de santé publique. On les respecte. Mais ça ne nous empêche pas de nous amuser.

Bref, il faut se rendre compte qu’on n’est pas dans Rocky V. On est toujours dans Rocky, le premier. Et si on veut pouvoir tomber dans les bras d’Adrian à la fin, il faut que le combat soit terminé.

On est rendus au 7e round d’un match de 10 rounds, de 12 rounds, de 14 rounds, de 20 rounds…

On ne sait pas. Comme Balboa, il ne faut pas lâcher.